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Guéorgui Gospodinov

Notice biographique

Guéorgui Gospodinov: de la saveur des mots

 

Lorsqu' Un roman naturel, le premier roman de Guéorgui Gospodinov - jeune écrivain bulgare déjà très connu dans son pays pour ses recueils de poèmes qui lui ont valu des prix littéraires -a paru en français1, la critique, élogieuse, en a fait "l'enfant terrible" de la littérature bulgare, quelque part entre Borges et Woody Allen. Il y a, certes, un côté frondeur chez Gospodinov mais comment ne pas fronder, dans la Bulgarie des années quatre-vingt dix, lorsqu'une société, une langue, une littérature commencent tout juste à se débrider, à se libérer de la chape de plomb imposée durant presque cinquante ans par un régime, son idéologie, sa censure et sa langue de bois ? Quand on est rédacteur puis rédacteur en chef du Journal littéraire, première tribune avant-gardiste créée en 1991, qui a permis à de jeunes talents de se chercher, d'expérimenter, de s'exprimer ? Car c'est ce qui caractérise, en quelques mots, la littérature du post-communisme:libération totale de la langue, de la stylistique et des sujets traités, irruption de largot, du sexe, de la critique du communisme, volonté très claire de saffranchir de la tradition réaliste qui a dominé la littérature bulgare depuis un siècle et recherche d'une écriture plus heurtée, fragmentaire, libérée des tabous du passé, plus synchronisée avec les littératures d'Europe occidentale et américaine. Certains auteurs donnent dans le baroque, le grotesque et l'humour, d'autres font preuve d'une prose plus philosophique et travaillée, d'autres encore ne peuvent donner libre cours à leur voix qu'en faisant exploser les limites du roman, éternel recommencement où viennent s'interrompre et s'entremêler constamment plusieurs histoires: c'est le cas de Guéorgui Gospodinov.

Dans un monde et à une époque où "c'est seulement dans la médiocrité du quotidien que brillent le sublime et le tragique", Gospodinov n'a pas son pareil, dans son œuvre, pour mêler, à défaut de réconcilier, les contraires: sublime et prosaïque, banal et extraordinaire, nostalgie et dérision, érudition et badinerie, mémoire collective et destin individuel, sérieux et jeu...

C'est peut-être le jeu qui donne le ton aux récits de L'Alphabet des femmes: jeu avec les noms, jeu avec les mots, leur saveur, leur délice, jeu avec l'histoire, jeu avec le lecteur, jeu avec soi, pour finir. Ce qui relie la plupart de ces histoires, comme dans Un roman naturel, c'est la folle attirance pour les mots et les lettres, aussi bien pour leur enveloppe sensuelle (visuelle, sonore et olfactive), leur forme, que pour leur sens: d'où le pouvoir thérapeutique, dans "La huitième nuit", de la longue litanie des "nivalin, duzodril, dibazol, tanakan, betaserc, vastarel"; l'érotisme des lettres de "L'alphabet des femmes", où l'interlocuteur du narrateur mêle en une seule passion trouble (et troublante) lettres de l'alphabet et femmes de sa vie; la saveur perdue de noms tels que "Rosa bella", "conte suave d'une nouvelle Shocorazade" ou "bœuf Stroganoff", à la sonorité "sévère et solennelle, éclatante, brillante. Un aventurier plein de réserve. Un moujik français. Un Russe plein de charme". Quand le monde matériel nous déçoit, nous écrase de sa banalité et nous ennuie, il nous reste les mots et les histoires qui invitent au rêve, au voyage, à l'imaginaire...

Temps béni que celui de l'enfance: âge créatif des premières découvertes, temps des mythes et des associations niant l'arbitraire du signe, où la Tour Eiffel a son thermomètre, où les musiciens de Brême tapent tout naturellement la brême, où en mangeant la traditionnelle soupe aux tripes, on avale une cuillère de chirurgiens et une cuillère de pourri, où l'on rit en songeant au lac Titicaca... C'est "qu'aucun nom n'est dû au hasard. (...) Tout a de l'importance à l'école de l'enfance." Le monde des adultes, qui défait les associations et les mythologies enfantinesest aussi celui de l'ennui et d'une culture prosaïque et surfaite, celle des Jocondes, des "Petites musiques de nuit", des Acropoles et autres simulacres laissant entrevoir un Etranger interdit et donc convoité.

Derrière le jeu percent les premières impressions du monde où se mêlent destin personnel et destin d'un peuple et où la dérision et l'humour masquent difficilement le tragique : premières amours ratées, dans "L'homme qui avait plusieurs noms",amour-propre masculin bafoué sur le fond de la psychose policière du régime totalitaire ("Les caleçons blancs de l'histoire"). Autant de flashes qui saisissent, l'espace d'une seconde, les moments fondateurs du moi, individuel ou collectif, d'où cette manie des listes pour ne pas oublier: liste des plaisirs des années 60, 70 et 80, jalonnant la vie, dans Un roman naturel, liste des impressions olfactives à connaître et à se rappeler lorsque l'ouïe s'en va dans le récit "La huitième nuit", liste des événements qui se sont passés dans les années 80 ("Made in 80s").

Multiplication facétieuse des noms, pluralité des "moi" et, sous-jacente, la question insidieuse: qui suis-je ? qui transparaît particulièrement dans "L'homme qui avait plusieurs noms", tour à tour Gaustin, mélange de Garibaldi et de saint Augustin, Gocho, Gocho le centre, Socrate, Platon, Héraclite (et l'on ne peut s'empêcher de penser au jeu inverse, dans Un roman naturel, où au moins quatre personnes se partagent le même nom: "je est d'autres", pour parodier un autre enfant terrible, de la littérature française, cette fois), personnage qui dérange tous ceux qui préfèrent le confort illusoire du non-questionnement. Est-ce un hasard si les personnages les plus érudits de Gospodinov passent pour des idiots du village car trop de savoir vous rend toqué, pense-t-on... ou est-ce une preuve supplémentaire, s'il en fallait, que l'on ne communique pas bien, que l'on ne se comprend pas. Car les mots ne sont pas que savoureux, comme le constate avec amertume le héros d'"Histoire d'une histoire" (le fameux conducteur bulgare que nous avons déjà croisé dans l'œuvre de l'écrivain hongrois Kosztolànyi): " Cétait comme si nos langues nexistaient pas, quelques secondes auparavant, comme si on les avait laissées derrière nous, or on se comprenait à merveille ; et maintenant, chacun sétait fait un rempart de sa langue, pour que rien ne puisse voler à travers."

Dans cette quête d'identité, la femme joue un rôle essentiel: la recherche du moi se fait à travers les femmes rencontrées... ou imaginaires, inventées par le narrateur pour changer sa vie. A travers les nombreuses femmes évoquées, tant dans son roman que dans ses récits, une singularité frappera le lecteur: la femme, chez Gospodinov est celle qui décide, qui provoque les premiers troubles, les premiers émois, qui les dirige en quelque sorte, qui laisse entrevoir et promet des mondes de sensualité et de nostalgie, celle qui entre dans votre vie, voire qui s'y impose, quitte à en sortir quand elle le décide, laissant l'homme troublé, désemparé, condamné à subir, à souffrir, un peu passif... mais toujours prêt à s'observer avec une autodérision parfois féroce.

Fascination pour les femmes, les êtres, les identités, les mots, l'enfance, fascination aussi pour le lieu de rencontre par excellence du sublime et du prosaïque, du Tartare et du Ciel: les toilettes (vespasiennes de préférence !). Lieu où s'exprimait la dissidence bulgare dans Un roman naturel, lieu où, enfant, l'on découvre la métaphysique et où se révèlent les divergences culturelles dans les récits, dont pas moins de trois lui sont consacrés !

On l'aura compris, Gospodinov le facétieux a tissé ses récits de jeux de mots. Cela peut paraître un défi un peu fou que de vouloir les traduire car, on le sait, c'est dans l'interaction entre les différentes cultures que réside l'espace d'intraduisibilité, et les jeux de mots, avant d'être des jeux de langue, sont des jeux de discours, donc de culture. Le parti pris adopté, ici, est de trouver des jeux de mots en français qui permettent d'une part de garder les images et métaphores filées dans lesquelles ils sont enserrés, d'autre part de ne pas s'éloigner trop de la culture étrangère, d'en préserver l'étrangeté et le rythme autant que faire se peut - les notes étant réservées à l'élucidation de faits ou événements historiques implicites ou explicites, que le lecteur peut ne pas connaître dans l'espoir de permettre au lecteur francophone de savourer à son tour le délice du verbe de Guéorgui Gospodinov.

Marie Vrinat

 


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