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Si le rétablissement des sciences et des arts a contribué à épurer les moeurs


La question

 

Rousseau a dit: “Non! Au contraire!” Il a énoncé sa réponse en termes sublimes et brillants mais, en même temps, il s’est si bien embrouillé qu’on se demande avec stupéfaction comment un esprit aussi remarquable a pu prononcer de si grandes bêtises! Mais, en fin de compte, seuls les esprits éminents sont capables d’éminentes sottises. Les médiocres n’ont pas cette hardiesse.

Le philosophe n’a cure de l’origine des sciences et des arts; pour lui, ils sont le fruit du luxe, de l’oisiveté et de la vanité. Mais j’imagine sa perplexité s’il avait pu se dresser devant les dessins de l’homme des cavernes, cet être non dépravé et primitif qu’il affectionnait tant. “Seigneur, est-il possible que lui aussi, il ait dessiné!?” Car Rousseau admettait que le feu et le silex taillé avaient été les premières découvertes scientifiques mais il ne pouvait supposer qu’au fondement de la vie se trouve l’échange de l’information et que, chez l’homme, vitalité et amour du savoir sont synonymes.

Il ne sied guère, avec deux siècles et demi de retard, de réfuter les toquades d’un génie et de souligner son ignorance, d’autant plus que cette vieille question n’a pas perdu son sens, qu’elle a gardé sa portée et que la réponse est toujours écartelée entre le oui et le non qui, tels les deux brigands, continuent à le tenter.

 

 

Appréhensions

 

Je crains qu’au cas où j’aie l’imprudence de vouloir définir les notions de morale, d’éthique, de bien et de mal, ma réserve de papier ne me suffise pas, ni le temps qui m’est imparti parmi les vivants, ni, pour être franc, les connaissances. Je suis donc contraint de simplifier et d’espérer avec crédulité qu’entre l’auteur et le lecteur - si tel il y a - ne se dresseront pas de contradictions sémantiques insurmontables.

Je crains aussi que le caractère tout relatif des mœurs n’engendre également des confusions. Bien entendu, un relativisme total ne déboucherait que sur l’absurdité émise par Lénine: “N’est moral que ce qui sert la victoire de la classe ouvrière!” Les fréquents efforts intellectuels pour trouver une base plus solide et mieux définie aboutissent, semble-t-il, à la “ferveur devant la vie” d’Albert Schweitzer. “L’essence du bien est de préserver la vie, de développer la vie, de l'élever à sa valeur suprême!” “L’essence du mal est de détruire la vie.”

Le profond respect et l’affection que je porte à Schweitzer m’incitent à croire avec tristesse que son principe éthique ne peut être non plus appliqué jusqu’au bout. Pour exister, l’homme, comme tout être vivant, doit se détruire ou opprimer d’autres vies. Si nous manifestions de la ferveur devant tout ce qui vit, nous ne survivrions pas aux maladies provoquées elles aussi par des organismes vivants: seule leur destruction peut nous sauver, seule la destruction de ceux qui les diffusent nous permet de résister. “Un jour... la peste réveillera ses rats et les enverra mourir dans une cité heureuse.”

Malgré tout, bien qu’elle ne soit pas irréprochable, l’idée de Schweitzer sur le lien entre morale et vie est un sommet que la pensée éthique parvient à atteindre. De cette hauteur, si l’on ne peut tout contempler, on voit suffisamment loin. Récemment, justement, la science a commencé à entrevoir les germes de la morale dans la vie même, à découvrir ses prémisses biologiques, ce qui permet de mieux reconnaître l’éthique. Une telle compréhension des choses peut paraître d’un empirisme offusquant, elle n’est certainement pas dénuée d’imperfections mais j’espère tout de même en elle. Je risque sûrement d’échouer complètement mais, au moins, ce sera une vraie chute.

 

 

J’accuse

 

Maudire le progrès et la civilisation est devenu tellement à la mode que c’est même de bon ton. Je ne puis demeurer indifférent devant une telle attitude et j’imagine un Savonarole moderne, vitupérant avec ferveur et sans pitié le progrès, vêtu d’une toge pourpre, plein d’une fureur enflammée. Dressé sur les immondices de la civilisation, il lève le bras, d’un geste menaçant, et commence:

“Le monde dans lequel nous vivons court à sa perte, Messieurs! Et je vois clairement ses trois faces repoussantes: la guerre qui menace de nous détruire physiquement; le progrès technique qui a tué la nature, nous a rendus esclaves de l’objet, a creusé un abîme entre richesse et pauvreté; et la troisième, la plus répugnante: le déclin spirituel, le nivellement, l’aliénation, l’extinction de l’étincelle divine qui distingue l’homme de tout ce qui vit en ce monde.

J’accuse ceux qui ont transformé notre planète en bombe à retardement, j’accuse la science qui a créé tout cela, j’accuse la technique qui s’est substituée à l’effort intellectuel et a détruit la joie qu’on éprouve à surmonter l’obstacle. J’accuse le progrès qui a contraint l’homme à vivre dans des incubateurs et à se nourrir de succédanés de l’esprit, de succédanés d’idées, de succédanés de Dieu.

L’homme est malheureux, Excellences, aussi bien lorsqu’il meurt de faim et épuisement en Afrique que lorsqu’il se gave en Suisse et meurt d’indigestion. Si quelqu’un mettait en doute la justesse de mes propos, qu’il réponde à mes questions: pourquoi les suicides sont-ils de plus en plus fréquents, pourquoi nos âmes sont-elles de plus en plus malades, pourquoi dans les pays où l’on a oublié ce qu’était la faim, vole-t-on et assassine-t-on davantage qu’aux époques de misère? Pourquoi le communisme est-il apparu, et le nazisme, pourquoi, aujourd’hui encore, des frénésies meurtrières secouent-elles notre fin de siècle? Le plus sanglant de tous les siècles.

Un dernière question, Excellences: nous disposons de demeures spacieuses, de confort, de bitume, de voitures, de téléphones, de fax, de téléviseurs, dans nos magasins on propose des dizaines de sortes de pain, mais somme-nous devenus meilleurs, plus heureux que ceux qui peuplaient cette terre il y a deux mille ans?”

Jean-Jacques Rousseau n’aurait certainement pas désavoué une telle diatribe, surtout à la fin. Non! Nous ne sommes pas sensiblement meilleurs que les antiques Grecs. Oui, mais il y a des divergences: pour Rousseau, la gloire au combat était une suprême vertu et les conquérants des hommes valeureux. Ses sympathies allaient aux Spartiates endurcis et non aux Athéniens raffinés. Malheureusement, me semble-t-il, un nombre inquiétant de gens pensent comme lui. Même si c’est Athènes qui est présente dans notre vie intellectuelle, tandis que les Spartiates sont restés quelque part aux Thermopyles et que leurs ombres exécutent encore les ordres du peuple lacédémonien.

Notre siècle, cependant, a un triste privilège. Les victimes de tous les fléaux, pandémies, séismes, invasions, combats subis durant toute notre histoire ne sauraient se comparer avec le sang versé durant ce siècle. Si “TU NE TURAS POINT!” est toujours un commandement de Dieu, nous sommes les plus grands pécheurs de tous les temps et l’Apocalypse accuse un singulier retard!

Jadis, Tamerlan avait érigé une pyramide de quatre-vingt mille têtes coupées. Il avait au moins une vision esthétique, ou géométrique, du meurtre et ce n’est peut-être pas un hasard si ses descendant ont créé cette merveille qu’est le Taj Mahal. Aujourd’hui, grâce aux progrès de l’extermination de masse, on assiste au triomphe du pragmatisme et de l’efficacité. Aucune imagination. Les gens s’évaporent instantanément. Au lieu de brandir l’épée d’un geste puissant et sûr, on appuie sur le cœur viril et les muscles puissants. De quoi dégoûter l’aristocrate qui éprouve une certaine nostalgie à l’égard du bon vieux temps où “l’on guerroyait en dentelles et où l’on éventrait avec élégance”. Il fut un temps où assassin et victime se regardaient en face. On vivait le meurtre. Maintenant, on ne fait qu’enregistrer la mort de l’ennemi. Aucun esprit sportif!

 

 

Le premier être humain...

 

Le premier être humain enfanté par une femme fut un assassin. Il y a de fortes chances pour que le dernier le soit aussi. Franchement, il n’est écrit nulle part que le monde, l’humanité, l’univers ne doivent durer éternellement. “L’humanité est placée devant l’alternative suivante: ou bien se suicider dans une guerre nucléaire ou bien s’empoisonner des déchets de la civilisation même.” Telle est la conclusion encourageante d’Albert Szent Gyōorgyi, l’un des grands savants de notre siècle. Il semble que Rousseau ait de plus en plus raison, il sous-estimait même les capacités de la science en la traitant de curiosité vaine. Mais après ces aveux, nous devons jeter un regard en arrière, vers ces sociétés d’hommes primitifs et non pervertis, vers l’enfance naïve de l’humanité. Et décider que faire du soupçon que le progrès est un cancer, une tumeur pour le genre humain, qui se développe, demeurera incurable et le mènera tôt ou tard à sa perte. Il est clair, désormais, que vivre en harmonie avec la nature est pour le moins une vertu, sinon la perfection. Mais alors, pourquoi la plus grande partie de l’humanité y a renoncé de son plein gré à l’aube de son existence? Le besoin, les conditions, le climat?... C’est peut-être que nous sommes tombés malades, que nous avons été irradiés. C’est peut-être que la pensée humaine s’est révélée cancérogène?

On comprend pourquoi les sympathies de Rousseau vont aux Indiens de l’Amérique du Nord... Il nous suffit de nous rappeler l’un des documents les plus remarquables du siècle passé: la lettre du chef Seattle à Francklin Pierce, président des Etats-Unis, qui proposait aux Indiens du Nord-Ouest de leur racheter leurs terres et de les cantonner dans des réserves:

“Comment peut-on acheter le ciel ou vendre la chaleur de la terre!... Chaque arpent de terre est sacré pour mon peuple, chaque branche de sapin, chaque grain de sable sur la grève, la brume dans la forêt dense, chaque prairie, chaque insecte est chose sacrée dans les pensées de mon peuple...

Nous sommes une partie de la terre et elle est une partie de nous...

Mais à quoi bon nous lamenter sur la ruine de notre peuple? Les peuples sont constitués d’hommes et c’est tout. Les gens vont et viennent, telles les vagues de la mer.

Les Blancs aussi se consumeront, peut-être plus tôt qu’ils ne le pensent. Continuez à souiller vos entrailles: une nuit, vous périrez étouffés par vos propres immondices. Mais juste avant votre déclin, vous serez au zénith de votre splendeur...

Peut-être sommes-nous tout de même frères!

On verra!”

 

S’il nous reste un peu de cœur, nous ne pouvons pas ne pas frémir en lisant ces lignes prophétiques écrites il y a plus d’un siècle et demi. Ne sommes-nous pas déjà au zénith de notre splendeur?...

Cela suffit. Assez d’attendrissement! Ces mêmes Indiens si sages s’entre-tuaient de la manière la plus atroce, tribu contre tribu, ils vivaient dans une haine mortelle. Le certificat de maturité de leurs adolescents était le scalp d’un ennemi. Et lorsqu’ils ont débarqué en Amérique du Nord, venant du continent asiatique, ces mêmes Indiens ont causé la disparition d’espèces animales entières de la prairie sacrée.

Si un Indien Utah ôtait la vie à un autre Indien de sa tribu, le commandement était impératif: l’assassin devait se donner la mort. La vie ôtée se paie par la mort de celui qui l’a prise. On rend soi-même la sentence de mort et on l’exécute soi-même. Ni appel ni grâce! Mais cette norme bouleversante ne concernait que les membres d’un même tribu. A l’égard de tout autre Indien, les Utah étaient d’une férocité étonnante, massacrant impitoyablement et sans éprouver la moindre torture morale. Ils commençaient même à souffrir et à s’étioler de manière visible lorsqu’ils étaient contraints à vivre un peu trop longtemps dans la paix.

Le gène de Caïn se tapit dans chacun de nous. Mais Caïn n’est pas un tueur à gages. Il peut aussi vivre sans verser le sang et en oubliant totalement le principe guerrier. La culture qui l’entoure le divertit, le distrait, il découvre d’autres occupations merveilleuses qui le satisfont pleinement. Mais ce même Caïn peut se transformer sous nos yeux: mettez-le dans d’autres conditions, permettez-lui, ordonnez-lui de se libérer de ses barrières et le voilà prêt à éventrer une femme enceinte avec sa baïonnette, tourner des enfants à la broche, fourrer des serpents dans le sexe des femmes, empaler lentement, écarteler des gens non plus entre deux chevaux mais entre deux automobiles. Telles sont les possibilités offertes par le progrès!

Je ne sais si l’on a fait des études ethnographiques comparant le nombre d’instruments de musique créés par l’homme et celui des machines à torturer et à tuer son prochain qu’il a inventées: je doute fort que la musique puisse assourdir l’appel à la violence.

L’évolution a armé l’homme et a multiplié ses possibilités de recourir à la violence. Mais en même temps, l’évolution a créé des conditions permettant d’éviter cette dernière.

“Etant donné que nous demeurons, finalement, des primates possédant des bombes, il est étrange que nous torturions si peu et que nous tuions si rarement!” Ces lignes ahurissantes ont été écrites un quart de siècle après la Seconde Guerre mondiale par Tiger et Fox et, malgré leur nom, la conclusion de ces deux célèbres anthropologues doit être prise au sérieux.

 

 

La querelle de la science

 

Depuis l’époque de Rousseau, les connaissances humaines tentent lentement et timidement de sonder notre nature profonde. Regardant par-dessus les barrières des préjugés, elles poussent des exclamations devant tout nouveau spectacle. A chaque nouvelle découverte, nous essayons joyeusement de tout expliquer, surtout nos préjugés, mais pour finir nous devons avouer tristement, si nous sommes honnêtes bien entendu, que nous avons commis des erreurs impardonnables. Et ainsi, c’est en vain que le social-darwinisme s’est déchaîné à partir de la théorie de l’évolution. Après les études de Freud, nous avons commencé à suivre les traces de la sexualité aussi bien dans les névroses que dans le fait de jouer de l’harmonica. La génétique a enthousiasmé les racistes mais lorsqu’elle en est arrivée à des conclusions démentant formellement l’existence de toute supériorité raciale, ils ont fait la sourde oreille et continuent à affirmer que les Noirs ne peuvent que courir, sauter, danser, chanter, jouer d’un instrument, être artistes, avocats, juges, sénateurs, pasteurs: en dehors de tout cela, ce sont des bons à rien.

“Les Noirs ne sont pas aptes à faire preuve de discipline et d’autocontrôle. La plus grande erreur de la politique coloniale de l’Occident, c’est que la race supérieure ne s’est pas résolue à les chasser ou à les exterminer il y a cinquante ans”. Ces mots ont été prononcés en 1962, devant un auditoire d’étudiants, par un professeur allemand de droit international.

“Les gens sont pervertis, ils deviendraient encore plus mauvais s’ils naissaient savants!” s’écrie Rousseau, indigné. Il avait sans doute ses raisons mais Robespierre a pris ses paroles trop à la lettre, lui qui a déclaré tous les savants ennemis du peuple. “La République n’a point besoin de chimistes” a tranché l’accusateur de Lavoisier et la guillotine a réglé la question en un clin d’œil.

La querelle concernant l’utilité ou la nocivité de la science est d’un ennui extrême. La mort atomique. Le trou dan la couche d’ozone. Les pluies acides. Le terrorisme génétique. Tout médicament est aussi un poison. Grâce à la médecine, monstres et infirmes peuvent survivre. En fait, tout le progrès va à l’encontre de la sélection naturelle. Oui, mais quel père renoncerait à soigner son enfant sous prétexte qu’il gêne la sélection naturelle?

Il est vrai que la science dissimule un mal caché. Mais sans elle l’homme ne peut se connaître, il ne peut discerner l’essence du mal, donc il ne peut même pas essayer de devenir meilleur.

L’homme ne naît pas bon. L’idée romantique du bon sauvage est terriblement éloignée de la réalité. L’homme ne naît pas mauvais non plus. Ces deux affirmations ne sauraient réhabiliter John Locke. Au contraire, toutes nos capacités, inclinations, potentialités insoupçonnées sont “inscrites” dans nos gènes. L’oracle les déchiffre et énonce ses prédictions mais, comme d’habitudes, il prononce un grand nombre de “si”, “au cas où”, “à la condition que”. Dans le code génétique se trouvent aussi bien l’égoïsme, la cupidité, l’agressivité que l’altruisme, la camaraderie, l’esprit de conciliation. L’homme est plus complexe que l’idée qu’on a de lui, que tout modèle que l’on peut créer et, de ce point de vue, il est imprévisible. L’individualité et l’unicité de la personnalité n’excluent pas sa propension à s’inclure et à se fondre dans la société. L’individu a tel visage dans la solitude, il en prend un autre dans la masse. L’homme a été créé pour compter sur lui-même mais aussi pour se réjouir en sentant l’épaule de son camarade. Il peut être monogame mais sans résister outre mesure à la polygynie et a la polyandrie. Il est assoiffé de connaissances et enclin à combattre Dieu mais il a une prédisposition innée à l’expérience religieuse. Même s’il refuse l’existence de Dieu, il sait qu’il y aura des religions peut-être jusqu’à la fin des temps.

 

 

Soyons équitables

 

Soyons équitables. Aussi contradictoires que soient les conclusions de l’anthropologie moderne, aussi impossible qu’il paraisse de décrire l’homme avec un nombre limité de paramètres, il est devenu pourtant clair que ce que nous nommons devoir moral est dépourvu de caractère transcendantal, comme voulait nous en convaincre Emmanuel Kant, de toute la puissance terrible de sa raison. Les germes de la morale doivent être recherchés dans l’organisation de la vie. Ou, dit en termes plus efficaces, la morale a sa propre biologie, mais ce n’est pas tout car seulement chez l’homme la biologie a sa culture, sa superstructure, et c’est elle qui définit les différences et les incompatibilités entre les règles de la morale dans le vaste monde des hommes.

Nous ne sommes pas devenus plus intelligents que Platon, Aristote, Epicure et Plutarque. Deux mille ans, c’est un laps de temps ridiculement court, même pour une évolution lancée dans un galop frénétique. Les mœurs, en revanche, ont évolué. L’idée même d’humanité et d’humanisme n’est apparue que quelques siècles avant Jésus-Christ, encore floue et hésitant. C’est le rapport à l’homme qui a évolué, de manière plus générale. Au début étaient le Moi, sans doute possible, et en partie mes proches; quant aux autres, Dieu seul sait pourquoi ils sont à mon image. Après bien des doutes et des tournements, le Moi a élargi le champs de sa notion et il a inclus mon groupe. Moi et ma tribu. Tout le reste, ce ne sont pas des hommes, les règles créées au sein de mon groupe ne sauraient s’appliquer à tout le reste. Je rencontre ce “reste”, cet “autre” et la première chose qui me vient à l’esprit, c’est que je dois le tuer, éventuellement le manger.

C’est très lentement et avec méfiance que le Moi-même commence à reconnaître le “Lui-homme”, à le comparer avec lui-même pour, finalement, l’accepter comme étant son semblable. C’est un grand pas dans l’évolution des rapports humains. Pour le franchir, il nous a fallu des dizaines de milliers d’années. Dans l’Ancien Testament, de telles effusions sentimentales telles que “Aime ton prochain comme toi-même” n’existent pas.

Ce progrès, ce pas dont s’abstient encore un grand nombre de représentants de l’espèce humaine, sont dus à l’évolution de la culture et, par conséquent, de la Science et des Arts. Reconnaître son prochain est un acte de connaissance et son adoption, un acte moral. Mais l’instinct de conservation a laissé à l’affût la xénophobie, ce système d’alarme de la créature humaine. C’est le gardien de l’altruisme. Ce dernier est crédule et peut être dupé, il peut facilement confondre l’ami et l’ennemi. La xénophobie est continuellement aux aguets, ses signaux peuvent être assourdis par la culture mais son système d’alarme ne peut être débranché. Dès que mon existence est menacée, pour un raison ou pour une autre, la sirène se met à hurler à mes oreilles. Et alors, gare à l’étranger! Dans les Etats du sud de l’Amérique, le nombre de Noirs lynchés s’est toujours accru lorsque la récolte de coton était mauvaise. Toute récession économique attise la haine à l’égard des minorités, des immigrés, de ceux qui professent une autre religion. Il suffit que le “Moi-même” soit menacé pour que son cercle humaniste se restreigne, que ses considérations ethniques soient réprimées, que sa raison soit endormie et que des monstres renaissent.

Les “orages hostiles” nationalistes qui sévissent dans les pays du monde socialiste en décomposition ont également leur explication. Là, les gens sont délaissés, pauvres, sans aucun espoir concernant leur avenir. La liberté, cette inconnue, leur fait peur et les excite; quand ils regardent autour d’eux, ils ne voient que ruines. Ils savent que, dans l’effondrement général, émergent toujours à la surface des maraudeurs et leurs soupçons se portent immédiatement sur la foi et le sang étrangers. Il est étrange que le nationalisme explose avec une telle violence là où, durant des dizaines d’années, tous étaient éduqués dans un esprit d’internationalisme.

 

 

Le mérite de la science

 

On peut encore faire un objection sérieuse à la thèse de Rousseau: c’est que la science elle-même enseigne aux hommes la morale. C’est ainsi que Nicolas Copernic, outre le fait qu’il a été un grand astronome, a donné à l’humanité une leçon de modestie. Il a prouvé que la place de l’homme dans l’univers n’est nullement dans le centre lumineux, qu’il a toujours jeté un coup d’œil des galeries périphériques. Personne ne lui a donné le premier rôle, il n’est que spectateur, et peut-être l’unique spectateur d’un drame sans acteurs ni réalisateur.

Pour qu’elle existe, qu’elle soit là, la science exige honnêteté et franchise, elle peut se tromper mais pas mentir. Elle se développe grâce à un dialogue honnête entre les savants du monde entier.

La science nous enseigne la morale mais les élèves préfèrent les récréations. En outre, la science est un professeur qui ne connaît pas sa matière jusqu’au bout. Et elle peut souvent donner un confiance en soi illusoire. Jadis, Laplace s’est exclamé fièrement: “Donnez-moi les coordonnées et je prévoirai l’avenir du monde!” Bien plus tard, Staline, pointant sa pipe sur la carte de l’Union soviétique, prononça: “Nous vaincrons même la sécheresse!” Et il ordonna aux rivières d’inverser leurs cours. Heureusement, Bohr et Heisenberg se pointèrent pour expliquer qu’aucun morte, voir aucun immortel, ne saurait déterminer l’avenir du monde. Qu’il existe, dans la nature, un principe d’indétermination. Heureusement, les écologistes apparurent: ils parvinrent à enlever la pipe du spectre de Staline et, bien qu’avec un terrible retard, à répéter les paroles de Seattle: “Quoi qu’il arrive aux animaux, cela arrive toujours aux hommes aussi. tOut est relié. Tout fléau frappant la terre frappera aussi les enfants de la terre... L’homme n’a pas créé la texture de la vie: il n’en est qu’un petit chaînon.”

La science a confirmé les paroles du sage. Et nous n’avons plus d’autre choix. La morale, c’est la vie. Les efforts pour préserver la vie sur notre planète sont un acte de morale. Avec ou sans retard, nous ne pouvons y renoncer. Les accusations suivant lesquelles la science, jadis, a fallacieusement conforté notre confiance en nous, montrent plutôt notre propre vanité mais, même si elles étaient justifiées, seule la science peut désormais nous sauver. Et personne d’autre. Un autre point me semble aussi important. La science a le mérite d’avoir aidé l’homme à se libérer des chimères sociales, à limiter ses utopies. Il est devenu cruellement évident que, de même qu’on ne peut impunément changer par force la nature pour le seul bon vouloir de l’homme, de même, on ne peut changer par la violence la nature de l’homme. A chaque tentative, il perd de son essence, de sa propre personnalité. C’est pourquoi l’expérience presque séculaire du communisme s’est révélée, entre autres choses, un crime écologique. Et pas seulement à cause des dizaines de millions de victimes humaines mais aussi du fait des distorsions pathologiques nuisibles opérées sur les vivants et qui laisseront sans doute des traces incurables jusqu’à la fin de notre vie.

Pour notre bonheur ou notre malheur, l’évolution technique, selon toute apparence, va toucher jusqu’aux habitants les plus primitifs de la planète. Je ne saurais dire si c’est un jeu de hasard bienfaisant ou fatal pour l’humanité. Peut-être Jacques Monod avait-il des idées là-dessus. Mais cette évolution est une réalité, je ne crois pas non plus qu’il faille l’arrêter. Car, parallèlement aux civilisations européenne et américaine, des milliards de gens meurent de faim et leurs squelettes menacent de s’accumuler sur la planète. Les affamé menacent notre confort, ils menacent d’envahir irrésistiblement notre monde repu. Notre salut réside soit dans leur extermination soit dans le développement toujours renouvelé des technologies pour les nourrir. C’est la seconde solution qui me semble la plus morale. “J’avais faim et vous m’avez rassasié, j’avais soif et vous avez étanché ma soif!”

 

 

L’art et l’amélioration des mœurs

 

La découverte du premier outil tranchant, le premier “Eurêka!”, a conduit l’homme sur le chemin de l’évolution scientifique, tout d’abord timidement, incroyablement lentement, puis de plus en plus rapidement, précipitamment! Mais comment et pourquoi sont apparus les premiers dessins, les premiers chants et les premières danses? La question semble difficile mais elle n’est sûrement que toute bête. Il est douteux qu’il y ait eu un premier dessin, une première danse car les traces de ce que nous appelons art perdent leur netteté et se profilent dans le monde de ceux qui sont resté vivants. Nous nous sentons offusqués dans notre amour-propre lorsqu’on nous rappelle que les germes du sublime se trouvent dans ce qui est “inférieur”. Mon père aimait à dire: “Darwin descend peut-être du singe, moi non!”

Non, il ne s’agit pas de cette étonnante précision avec laquelle les abeilles produisent leur miel, ni de leur langage, ni du chant des oiseaux. Mais les chimpanzés bonobos, par exemple, quoique plus petits, ressemblent beaucoup aux hommes et stupéfient les chercheurs par leur “danse de pluie”. Parfois (pas toujours, notez bien), dès qu’ils se met à pleuvoir, ces singes entrent dans un état de transe tout à fait particulier, arrachent des rameaux qu’ils brandissent au-dessus de leurs têtes et se mettent à tourner en rond d’un air inspiré. On pourrait certes leur faire des remarques concernant la chorégraphie mais comment nommer ce qui se passe sous nos yeux? Presque tous les singes qui ressemblent aux hommes sont enthousiasmés par des boîtes de fer-blanc vides. Mais qui, parmi nous, il y a seulement un demi-siècle, aurait supporté pendant une heure un concert de musique rock? Aujourd’hui, on ne met plus en doute l’effet enivrant des décibels.

Les chimpanzés aiment aussi griffonner. Ils arrivent à représenter des figures géométriques élémentaires, à les distinguer, ils sont capables d’être charmés par leur propre image dans le miroir. En fait, c’est tout ce qu’ils peuvent faire. L’homme s’est montré capable de plus. Les dessins rupestres à Altamira et en Dordogne ne nous stupéfient pas seulement par leur existence. L’habileté de l’artiste préhistorique rivalise (sans parler de dépassement!) avec des œuvres d’art plus tardives. Bref, l’art contribue-t-il à l’amélioration des mœurs?

On peut dire que Tolstoï, par exemple, lui en voulait et soutenait que la musique de Beethoven pouvait jeter les hommes dans les bras de l’horrible vice. Il faut dire que lui-même avait subi assez de tourments en ce sens, et ce, jusqu’à un âge plus qu’avancé. Peut-être sa devise moraliste eût-elle été la suivante: “Ne faites pas cela, c’est l’horrible, j’en ai fait l’expérience toute ma vie!”

Mais celui qui a réussi à faire de sa vie un argument en faveur de ses idées, Albert Schweitzer, est d’un tout autre avis: “La musique est l’arme d’une âme noble!”

Si l’on écoute La Passion selon saint Jean ou les Variations Goldberg interprétées par Glenn Gould, on est prêt à souscrire de tout cœur à ces mots. Et ce, parce qu’il y a en ce monde un Bach et qu’il est impossible que ceux qui aiment la musique soient mauvais. Hélas, si! Il est tout à fait possible qu’un officier impeccable, en tenue irréprochable, joue au piano un impromptu de Schubert et donne l’ordre, quelques heure plus tard, de tirer. J’aimerais dire que cet officier devait mal jouer, du bout des doigts, et non avec son cœur, que la musique, pour lui, n’était qu’une gymnastique familiale, mais je sens que mes suppositions ne tiennent pas. Des soldats peuvent chanter, attendris, Stille Nacht puis, dans la nuit froide de Russie, brûler tout un village avec ses habitants. Beethoven, qui affirmait “ne pas reconnaître d’autre signe de supériorité que la bonté”, pouvait bien jeter son plat de macaronis à la tête de sa pauvre servante. Il est possible qu’Herbert von Karajan ait été un des membres les plus en vue du parti nazi et qu’il ait quitté sa femme en raison de ses origines non aryennes. Lénine pouvait bien se laisser ravir par l’Appassionata et prescrire en même temps: “Plus nous pourrons fusiller de représentants du clergé réactionnaire et de la bourgeoisie à cette occasion [les troubles religieux dans la ville de Choy, en mars 1922 – N.d.l’a.], mieux cela vaudra.” (Bulletin d’information du C.C. du P.C.U.S., nº4,1990.) Il est heureux que Beethoven ait composé les plus belles sonates. Tout cela est possible car l’homme a appris à jouer du piano des millions d’années après qu’est apparu sur terre quelqu’un qui avait appris à tuer.

Socrate aussi avait raison, lui qui disait des poètes: “Ils se présentent comme des sages, c’est l’opinion qu’on en a, mais en fait ils sont tout sauf sages.” Ce qui importe, c’est qu’ils soient “beaucoup d’autres choses” et que sans eux le monde serait insupportablement ennuyeux. Mais poètes, écrivain ne sont pas synonymes de sage. Si nous ne l’admettons pas, nous ne pourrons nous expliquer pourquoi Dostoïevski hait aussi fort les Juifs et les Polonais, pourquoi Knut Hamsun, auteur de cette nouvelle si tendre, “Victoria”, se laisse inopinément charmer par un nazisme grossier, pourquoi Ezra Pound peut croire dans les vertus du fascisme, pourquoi Bertolt Brecht s’entiche du communisme et ne veut pas renier Staline.

Et nous voilà de nouveau écartelés entre le oui et le non. L’homme n’a pas d’autre solution que de baisser la tête et de comprendre que ce oui et ce non coexistent en lui. Qu’il peut être à la fois bon et méchant, agressif et amical, égoïste et altruiste, et que nous avons beau nous efforcer de le couper en morceaux, afin de séparer le bien du mal, nous n’y parviendrons pas, de même que nous ne pouvons dissocier les pôles d’un aimant.

 

 

La parole est à la défense

 

Le jugement touche à sa fin et voici le tour de l’avocat défenseur de l’homme. Il se dresse, revêtu on ne sait pourquoi d’une toge noire, et commence: “Messieurs, le pessimisme a toujours paru plus sage et plus profond que l’optimisme, mais le fiat que, durant des millénaires, il ait été aussi maussade et sombre me donne tout de même quelques espoirs...”

Après cet exorde, la défense fera appel aux sentiments et dira qu’elle dédie son plaidoyer à des personnalités telles que Charles Cros, qui ont voué leur vie entière à la science et à la poésie, sans jamais attendre aucune récompense. Ils vendent tout ce qu’ils possèdent: leurs larmes, leurs souvenirs, leurs fleurs séchées, tout le trésor que peut contenir un coffret de santal et avec l’argent de cette vente, ils vont s’acheter des roses fraîches.

La défense croit dans les soldats du major Reed qui, au début de notre siècle cruel, ont voulu être contaminés par la fièvre jaune afin d’aider à la découverte de sa cause. Ces simples soldats, qui n’ont posé qu’une seule condition à leur participation à cette expérience mortelle: ne pas recevoir de récompense!

La défense se réfère à des gens comme le médecin Hippolyte Déminski, qui se laissa contaminer par la peste et envoya des steppes de l’Asie centrale le télégramme suivant: “Je me suis fait contaminer par la peste pulmonaire. Pratiquez une autopsie sur mon cadavre pour prouver que la peste, ici, est répandue par le mulot des steppes.”

Pour finir, la défense évoquera un avion qui tourne dans les airs au-dessus de Paris et lance un appel de détresse. Un avion avec sis Yougoslaves à bord, condamnés à mort par leur réacteur atomique. Leur seul espoir: des donneurs de moelle épinière. Leur unique chance de salut: des étrangers qu’ils ne connaissent pas. En une heure seulement, on voit s’attrouper devant l’Institut portant le nom de Pierre et Marie Curie des milliers de personnes résolues à souffrir pour aider des hommes qu’ils n’ont jamais vus de leur vie.

“Excellences, cette reconnaissance du prochain dans l’homme lointain et étranger, nous la devons à l’évolution culturelle, à la science et aux arts!”

Nous vivons à une époque où, dans ma solitude, il se révèle que je suis lié à tant de gens, de tous les coins du monde, que je dépends d’eux sans m’en rendre compte. Je ne puis vivre sans eux, sans ceux qui produisent de l’électricité pour ma maison, je dépends de ceux qui prennent soin de mon ascenseur, de mon téléphone, de mon téléviseur, je dépends du facteur, du marchand de journaux, du conducteur de bus, je confie ma vie à des inconnus, avec lesquels je vole dans les cieux pour me retrouver à l’autre bout du monde. Je ne puis plus entreprendre quoi que ce soit sans les autres, insensiblement, je suis devenu leur esclave, un vrai esclave, en comparaison avec le paysan de jadis qui ne dépendait que de la ténacité de son labeur et de la mansuétude de la nature. Je puis apprendre la moindre nouvelle concernant le monde sans savoir comment cela se passe, comment marche mon téléviseur, comment mes messages parcourent les fils, comment fonctionne mon petit ordinateur. Je suis à la fois fort et totalement impuissant. Et c’est justement cet esclavage qui me donne de nouvelles possibilités insoupçonnées, qui, dans un sens plus particulier, me rend plus libre, m’impose une nouvelle morale.

Tendons l’oreille un seul instant! Les Coréens, Chinois, Japonais qui, il y a encore un siècle, étaient sourds à la musique occidentale la jouent maintenant avec une inspiration, une virtuosité étonnantes; la cithare de Razi Shankar résonne à l’unisson du violon de Ménuhin. Et sur les scènes européennes, des chanteurs noirs suscitent notre sincère admiration.

Malgré tout, j’écris cela à une période où l’humanité est secouée de bouleversements violents. Il y a un demi-siècle, Antoine de Saint-Exupéry les a prédits et triste, affligé, s’est envolé pour la planète du Petit Prince. La civilisation est en crise et aucune prédétermination historique ne saurait nous encourager et nous assurer que nous allons la surmonter à tout prix. Les convulsions qui secouent le monde sont peut-être annonciatrices de mort. Alors, toutes les réflexions qui précèdent sont inutiles et vaines.

Mais il se pourrait que ces spasmes soient ceux de l’enfantement. Il existe un timide espoir que la vie de nos enfants sera différente et plus tranquille. Le Nouveau Messie, tant désiré et attendu, n’apparaîtra évidemment pas, car son nom est Godot. Il se peut que je me trompe mais il me semble que se profilent, au loin, des contours d’une nouvelle civilisation. On ne peut les distinguer, j’ai peur qu’ils ne s’évaporent, telle la brume matinale, mais peut-être nous approchons-nous véritablement d’eux. Nous ne pouvons que conjecturer ses éléments mais, en tout cas, ils sont liés à la science et à la technique: nouvelles sources d’énergie, nouvelles formes de communication humaine. Mais, je le répète, rien ne prouve que nous atteignions un jour cette civilisation, que nous survivions coûte que coûte, rien ne prouve que nous l’ayons méritée. Mais en quoi d’autre espérer?

L’évolution culturelle ne parviendra sans doute jamais à remplacer totalement l’évolution génétique. Encore longtemps, dans son essence, même si ce concept est flou, l’homme demeurera tel qu’il a été dans la Grèce antique. De ce point de vue, la science et les arts ne peuvent le rendre ni meilleur, ni pire. Mais peu importe. L’essentiel, c’est que la nature humaine se révèle toujours dans un certain milieu. Elle réagit à tout excitant nouveau, toute action nouvelle exercée sur elle. La nouvelle civilisation sera aussi un nouveau milieu et tout aussi bien Pindare que Phidias, Michel-Ange que Copernic, Newton que Mozart, Bohr que Picasso auront contribué à son apparition. Ils contribuent à l’humanisation du milieu et, par conséquent, à la possibilité de rendre l’homme moral. Caïn ne disparaîtra pas, il aura seulement moins l’occasion de tuer et sera contraint de réorienter sa volonté meurtrière vers des actes moins sanguinaires.

“Le jour où le bien triomphera à tout jamais” est encore une utopie à laquelle nous devons dire adieu. La science n’est pas toute-puissante, la foi illimitée dans le progrès est un mythe. La vérité, c’est que Caïn et Abel ont présenté à Dieu ce qu’ils possédaient. Ils l’ont fait de tout leur cœur. Dieu a préféré les dons d’Abel. Par cette préférence, il a reconnu les différences entre les hommes, l’inégalité de leurs possibilités. Et comme cette inégalité ne saurait être effacée, les hommes seront toujours diversement comblés, diversement heureux, jamais également bons. Cette conclusion n’est pas pessimiste, elle n’augure aucun ennui pour l’avenir de l’humanité. Celle-ci attendra sa perte dans l’émulation avec elle-même. Au zénith de sa splendeur.

 

Traduit du bulgare par Ivan Obbov et Marie Vrinat

 


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