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Vendredi, jour de séparation


- Maman, maman...

- Je ne suis pas ta mère. Je suis Nadia. Ta mère est folle.

Ce sont mon fils Stéphane et ma nouvelle petite amie Nadia. Stéphane a 2 ans. Il apprend à parler et se réjouit à chaque mot. Nadia a 24 ans, étudiante en économie. On est ensemble depuis quelques mois et on se séparera bientôt, sûrement. Pour le moment on n’en parle pas. On se supporte tant bien que mal. Je suis Nikolaï, 38 ans, médecin, immigré à Berlin.

C’est vendredi après-midi. Au milieu du mai 2000. Je suis étendu sur le gazon d’un parc berlinois. Stéphane court tout autour et Nadia fait semblant de s’affairer auprès de lui. Elle ignore que j’ai pu entendre ce qu’elle a dit tout à l’heure. C’est pourquoi elle l’a dit. Elle n’allait pas se le permettre devant moi. Elle affirme m’aimer et sait bien que je n’hésiterais pas à la larguer, si jamais elle prononçait une chose pareille. Mais je l’ai entendue. Mon estomac s’est mis en boule et j’ai senti des fourmis parcourir mes bras nus, étendus au soleil. Que faire, me lever et lui en coller une ? Lui hurler d’aller chercher un autre amant, normal, sans enfant ? Je pourrais toujours le faire, mais qu’est-ce que cela me ferait gagner ? Rien. De toute façon, je ne gagne jamais, quoi que je fasse. Alors, c’est sans intérêt.

Nadia a dit vrai. La maman de Stéphane est folle. Il l’entendra de personnes différentes durant toute sa vie. Je ne pourrais pas le protéger de la vérité avec des hurlements et des baffes. Je me suis roulé pour m’allonger sur le dos. A présent, le soleil brillait droit dans mon visage. J’ai fermé les yeux. Des petits ronds bleus et rouges ont surgi sous mes paupières.

Tout comme en août 1979. Pendant mes vacances de fin de 3ème au lycée de langue allemande à Varna. La plupart des filles avaient déjà goûté aux douceurs sexuelles, sortaient avec des petits copains plus âgés que nous et nous considéraient avec du mépris. Au fait, la plupart des garçons savaient aussi « comment ça se passait », mais ne se vantaient qu’en compagnie de gars. Moi, je n’osais pas encore. Ma mère et mon père avaient divorcé peu après ma naissance. Lorsqu’elle sombrait dans sa mélancolie périodique, ma mère me disait que j’étais une erreur et murmurait entre ses dents qu’elle me tuerait si jamais je toucherais à une fille, avant que le moment soit venu. Je savais qu’elle n’allait pas le faire, mais j’avais peur de commettre une erreur qui la vexerait. Pourtant le moment de toucher aux filles arrivait. D’ailleurs, personne ne pouvait me faire croire que les filles ne le voulaient pas elles-mêmes. Un jour mon ami Ivan, il avait un an de plus que moi, m’a proposé de m’emmener à Mihaïlovgrad. Il avait des cousins là-bas, qui connaissaient une superbe femme, prête à tout apprendre aux jeunes garçons. C’était loin de Varna, ma mère n’en saurait rien et c’était que du plaisir. J’étais partant.

On a voyagé en train toute la nuit. Je n’ai pas fermé l’œil. Ivan n’arrêtait pas d’ingurgiter de l’eau-de-vie d’abricot. J’avais l’impression que ma gorge était fermée au loquet. Je n’ai rien goûté. C’était peut être la trouille. Les cousins nous attendaient à la gare au petit matin. L’un d’eux m’a pris aussitôt par la main et m’a entraîné vers quelques baraques, derrière le bâtiment central. Il a ouvert une petite porte grinçante et m’a poussé devant dans une pièce sombre. Quelques tapis traditionnels, étalés par terre l’un sur l’autre, servaient de matelas. Le temps que mes yeux s’adaptent à la lumière et le cousin avait disparu. J’étais dégoûté, j’avais l’impression de puer de façon intenable les toilettes de train. Soudain, j’ai senti une odeur forte d’eau de Cologne soviétique. Un être avait pénétré dans la chambre. Une fille âgée de deux ou trois ans de plus que moi, au maximum. Certainement une Tzigane.

- Couche-toi - a-t-elle ordonné.

- Pourquoi ?

- Tu n’apprendras rien si tu poses trop de questions. Cette affaire ne s’apprend pas en posant des questions.

J’ai obéi. Qu’est-ce que cette fille a fait avec moi, je n’en sais rien. Des petits ronds bleus et rouges se sont mis à valser sous mes paupières. Etaient-ce les reflets des colliers multicolores qui s’agitaient sur ses seins nus au-dessus de mon visage ? On dirait que mon âme sursautait de rond en rond et se tordait de rire, de plaisir. Pourquoi rigolait-elle autant cette âme, comme si quelqu’un la chatouillait sous les bras ?

- Ça y est - a dit la fille et s’est levée.

Et moi je devais réapprendre à respirer. J’ai dû la regarder d’un air désespéré, car elle s’est penchée de nouveau sur moi, braquant ses yeux foncés dans les miens.

- Donne-moi ta main !

Elle s’est mis à examiner la main et a coupé court :

- Sache qu’une fois tu mouras, en apparence seulement. Tes proches ne comprendront pas que c’est pas pour de vrai et risquent de t’enterrer vivant. Avertis-les, lorsque tu te mets à mourir.

Elle a dit cela et est sortie.

Peu de temps après, je suis parti moi aussi. Le cousin m’attendait dehors. Il m’a amené à la maison chez eux. J’ai dormi toute la journée. Apparemment Ivan leur avait dit qu’il s’agissait d’une affaire délicate. Personne ne m’a demandé de rien, mais tout le monde avait l’air content du boulot accompli.

Après avoir entamé ma vie sexuelle, l’heure était venue pour moi d’orienter la professionnelle. Depuis que j’étais gosse, je détestais la question « Qu’est-ce que tu veux devenir lorsque tu seras grand ? » Je ne savais pas ce que je voulais devenir et cela m’embêtait de m’exposer ainsi, ne sachant pas quoi répondre. Je voulais voyager, mais ma mère disait que voyageur n’était pas une profession, mais une invention enfantine. Et quand est-ce que j’allais grandir. Il fallait que je trouve un travail qui me permettrait de voyager. Pour le compte de l’état, rajoutait-elle, croyant que je ne la comprenais pas. Je la comprenais un petit peu, peut être, car je n’aimais pas ce dernier complément. Je voulais ne faire que des choses pour mon propre compte. Et pour mon profit, bien sûr. Il semblerait que je l’ai écoutée quand même, car soudainement je me suis emballé par les livres sur les animaux. Non pas par ceux sur les chèvres et les chevaux qu’on trouve aussi chez nous, non. Je lisais sur les lions, les tigres, les léopards. J’avais décidé de devenir biologiste. Cette profession me conduirait en Afrique et je serais un voyageur de fait. C’est en ce moment que mon ami Ivan est intervenu.

C’était un dimanche de fin d’avril en 1981. Une journée calme et brumeuse. J’ai accompagné ma mère au mariage de la fille d’une de ses collègues au « Casino », dans le Jardin de la mer. C’était la distraction de dimanche de ma mère et de ses copines. Je n’avais pas envie de rester auprès des invités du mariage rougeauds et tout excités. J’ai appelé Ivan et nous sommes allés à la plage. A Varna, toutes les grandes décisions dans la vie sont prises à la plage. On ne se sent jamais seul au bord de la mer. On dirait que la mer assume une partie de la responsabilité et rend plus courageux. Si par la suite rien ne marche, on n’a qu’à se jeter dans la mer au plus, encore.

Alors, j’ai dit à Ivan que j’avais pris une décision ferme concernant mon futur d’étudier la biologie à l’université et d’aller travailler en Afrique un jour. Ivan était d’une famille de médecins et son destin en était orienté depuis longtemps.

- Après quels lions vas-tu courir, c’est dangereux là-bas - s’est-il moqué. - Devenons des médecins. On ira travailler en Libye, on gagnera des dollars et on s’achètera des jeans avec.

Les jeans achetés en dollars ont bouleversé tous mes plans. A cette époque, seuls les enfants des marins portaient des jeans sans problème. Nous autres devions nous battre pour cet honneur. Mais si le doctorat allait m’épargner cette peine...

J’ai jeté un regard triste vers la mer pour dire adieu à l’Afrique, j’ai enfoncé mes mains dans le sable froid et je l’ai laissé glisser entre mes doigts, puis j’ai tranché :

- Ça marche !

J’ai été admis en médecine. En été, on travaillait avec deux copains à la plage sur une montgolfière. Ivan était le chef, bien évidemment. Moi et un autre - les manutentionnaires. On sortait la montgolfière le matin et on la rangeait le soir. Une attraction touristique. Les Allemands de l’Est donnaient un argent fou pour rester suspendus dans l’air. Le meilleur étaient les Allemandes. Ça draguait beaucoup. Jusqu’à la fin de leur séjour. On échangeait nos adresses pour après. J’ai embrassé beaucoup d’Allemandes sur les bancs du Jardin de la mer, mais je n’ai jamais écrit une lettre. Cependant, j’avais le meilleur allemand parlé.

C’est sur cette montgolfière que j’ai senti avec mon corps, pour la première fois, la fausseté de ce dans quoi j’étais fourré et obligé de vivre. La montgolfière était devenue pour moi le symbole de cette fausseté. Elle faisait semblant de s’élever, de s’envoler, mais restait toujours arrimée au sol. Nous donnait l’illusion de partir après nos rêves et nous jetait dans le sable peu après. Mon désir de devenir voyageur ne me quittait pas et le temps passé sur la montgolfière ne faisait que l’exacerbait. Ce n’était plus pour les animaux exotiques, mais parce que je commençais à me sentir comme un prisonnier. Je n’avais fait rien à personne, mais on me tenait derrière des murs épais. La curiosité de découvrir l’autre monde me rongeait impitoyablement. Mes amis ressentaient le même. Une fois, on était tous les trois là-haut, Ivan a dit :

- Eh, les gars, en face c’est la Turquie, de là on arrive dans le monde libre et si on coupait les cordes ?

Nous n’avons pas répondu. Même si on lui avait dit « Allez, coupe ! » allait-il le faire ? La mer aussi est restée silencieuse. Le vent faisait un somme à l’ombre. C’était un juillet chaud de 1987.

Peut être aujourd’hui personne ne s’en rappelle, mais à la fin des études de médecine, tous ceux qui provenions de familles de non médecins et de non membres du parti communiste, étions soumis obligatoirement à une affectation professionnelle de trois ans. Le plus souvent, on envoyait les jeunes médecins à la campagne. Non pas que les gens de la campagne n’avaient pas besoin d’être soignés, mais on savait que c’était une façon de compromettre d’avance toute possibilité de carrière. Tous mes collègues recouraient à des ruses, pour soi-disant obtenir une meilleure place. Lorsque la Commission de l’affectation leur demandait quelle spécialité voulaient-ils acquérir, la moitié disait chirurgien et l’autre moitié - gynécologue obstétricien. Dans la langue de la médecine, cela voulait dire qu’ils visaient haut. La commission leur répondait de sang-froid « Allez d’abord apprendre à la campagne et on verra après ». A mon tour, je me présente devant cette commission redoutable.

- Je veux devenir médecin d’équipe sportive - je leur dis, et ils écarquillent leurs yeux en face.

- Avez-vous bien réfléchi, collègue ?

- Oui, je veux être médecin d’une équipe de sport.

- De quelle équipe ?

- De « Levski ».

- La place est déjà prise.

- De « CSKA ».

- Toujours prise.

- Alors de mon équipe préférée « Tcherno moré » - Varna.

- Je suis le médecin de cette équipe, s’est levé quelqu’un au gros ventre dans la commission. - Il me reste une dizaine d’années jusqu’à la retraite.

La commission n’a pu trancher. Ils faisaient face à un cas pareil pour la première fois et n’y étaient pas préparés. Pour ma part, je n’ai pas compris s’ils s’étaient laissés prendre. Parce que tout était pensé d’avance. Mon rêve d’enfant de devenir voyageur était encore vivant. Et d’autant plus douloureusement brûlant. Il fallait que je trouve une profession qui me permettrait de voyager, disait ma mère. Pour le compte de l’état, si possible. Qui donc parcourt le plus le vaste monde ? Les footballeurs. La voici ma solution. J’allais devenir médecin d’équipe sportive.

La commission s’est enfermée pour délibérer. Quelque temps après, la porte s’est entrouvert et un petit bonhomme trapu est sorti da là. Il m’a montré du doigt et m’a appelé.

- Jeune homme, tu connais déjà « Svetkavitza » - Targovichté ? Ils sont dans la deuxième division, mais ils sont très forts. Tu veux bien y aller ?

Ainsi je suis devenu chef du service médico-sportif de Targovichté.

J’étais accueilli par les trois infirmiers - Pavlintcho, Dentcho et Dimtcho.

- Docteurs, le jeune docteur arrive - s’est écriée la femme de ménage, tante Slavka, en s’appuyant souriante contre la table, sur laquelle comme il se devait, étaient servis salade, côtelettes de porc, poulet rôti, une dame-jeanne d’eau-de-vie maison et une autre de vin rouge. On s’est soûlés pour la bienvenue.

Dentcho avait un vignoble et y passait le plus clair de son temps. Il produisait une bonne eau-de-vie et mettait la blouse blanche de temps à autre seulement. Il était spécialiste des traumatismes sportifs. Pavlintcho était le masseur de l’équipe de football. Dimtcho était dans la grande médecine - maladies internes, cardiologie, chirurgie, mais faisait les piqûres intraveineuses la plupart du temps. Dans les heures avancées de la nuit ou de l’enivrement, il devenait philosophe.

- J’aime les philosophes français. Je les appelle mes philosophes - m’informait-il.

Dans le service médico-sportif de Targovichté, la journée commençait pour chacun à l’heure de son réveil, avec le café de tante Slavka, puis au tour des bavardages sur le sulfurage du vignoble, la femme de Pavlintcho, qui avait l’habitude de rentrer tard, vers midi on dégustait la nouvelle ou révisait l’ancienne eau-de-vie et on terminait le tout avec les philosophes français.

La vie a pris l’aspect d’un feuilleton satirique. Les gens autour de moi avaient l’air de sortir d’une caricature avec leurs nez rouges et ventres pendants au-dessus des ceintures. Je n’arrêtais pas à m’interroger. Ne voulaient-ils pas voir autre chose jusqu’à la fin de leurs jours ? Souvent, lors des conversations arrosées je reposais la même question :

- T’es content de ta vie maintenant ?

- Ben, qu’est-ce qu’elle a ma vie - était la réponse que je recevais à chaque fois.

Je ne crois pas qu’ils avaient peur de parler pour des raisons politiques. Dans un petit monde clos comme le nôtre, chacun savait tout ce que l’autre avait dit ou pensé même. J’avais l’impression que mes collègues de Targovichté avaient bel et bien renoncé à leurs rêves. Ça ne pouvait jamais aboutir, à quoi bon s’en soucier. J’ai compris que je devais vite me sauver, disparaître, peu importe où, je ne devais pas me laisser ensorceler par leur nouvelle eau-de-vie. Mais je ne savais pas par où commencer. Je ne voyais pas d’issue. Les chemins vers les hôpitaux de Varna et de Sofia semblaient fermés. Que faire ? Je suis allé voir mon père.

Ma mère avait chassé mon père cinq mois après leur mariage. Elle était enceinte de moi. Il disparaissait des journées entières de la maison et de retour était ivre mort. C’est ce qu’elle disait au moins. Mon père était un sujet tabou à la maison. J’avais appris à ne pas poser des questions sur lui. Après le divorce, mon père était rentré chez son père à Choumen. En tant que chef du collège des avocats de la ville, mon grand-père lui avait trouvé une place d’avocat. On dit qu’il était un bon avocat. Mais l’alcool l’avait rattrapé. A la fac, j’ai eu quelques fois l’intention d’aller le voir, une fois j’ai même appelé mon grand-père, mais je changeais toujours d’avis par la suite. Pour ne pas fâcher ma mère. Car si jamais elle l’apprenait, elle le prendrait comme une trahison de ma part. Je n’appartenais qu’à elle seule, elle n’acceptait pas d’autres arguments. Maintenant, c’était plus facile de me rendre à Choumen au départ de Targovichté. Un jour, j’ai rassemblé mon courage et je suis parti.

Au début, mon père n’a pas réalisé qui j’étais. Après il a souri. Il avait des yeux grands et doux. On s’est plu. On est restés assis à table et je n’arrêtais pas d’examiner son nez, ses oreilles, ses mains. Tout comme les miens, me disais-je. Il me demandait où est-ce que je vivais, comment j’allais, qu’est-ce que je comptais faire dorénavant, mais au moment où j’ai commencé à lui répondre, il a perdu tout intérêt, on dirait. Je parlais et il semblait ne pas m’entendre. Il s’était engouffré quelque part au fond de lui même. Et je n’y étais pas là dans son for intérieur. Il n’y avait que lui seul. Je me suis vexé. J’ai arrêté de babiller, j’ai bondi et filé dehors lançant un « au revoir ». J’espérais secrètement qu’il allait me rattraper. C’est grand-père qui m’a suivi clopin-clopant :

- Ne lui en veux pas, je sais que tu t’es senti offensé, mais il est un homme malade. Il ne peut pas prendre soin de quelqu’un, c’est à nous de prendre soin de lui.

- Et moi alors, suis-je en bonne santé moi ? Tout le monde me tabassait dans le quartier, il n’y avait personne pour me défendre, est-ce que j’étais bien là ? Pourquoi m’a-t-il fait s’il ne voulait pas de moi? Qu’est-ce que je faisais dans sa vie ? Il voulait que je prenne soin de lui ? Et qui donc prendrait soin de moi ?

Je criais à pleine gorge. Les voisins se sont mis à jeter des regards à travers les clôtures. Vêtu d’une veste grise usée et planté au milieu de la rue poussiéreuse, grand-père agitait ses bras comme s’il désirait s’envoler à l’instant, pour ne plus écouter et se sauver de cette honte.

Quelques semaines plus tard, mon père m’a appelé au service à Targovichté. Il regrettait, il a dit et il serait heureux si je repassais le voir. Je serais toujours le bienvenu. Malgré ma décision de n’y plus mettre le pied, je n’ai pu résister et je suis allé. Je suis revenu plusieurs fois après. Nos rencontres commençaient toujours très cordialement et se terminaient par son assoupissement, quelques verres plus tard. J’avais beaucoup de questions à lui poser. Je n’ai même pu les aborder. Après notre première entrevue, il avait tiré sa leçon et s’imposait de m’écouter. Mais ne s’est jamais lâché à me parler. Ni de lui-même, ni de ma mère. Je savais qu’il avait eu beaucoup de femmes après ma mère, mais lorsque j’abordais le sujet, il me tendait un bout de papier avec quelques gribouillis dessus.

- Ma dernière poésie - disait seulement. - Si tu veux savoir quelque chose, lis cela.

- Il ne me dit rien à moi non plus - m’a avoué une fois grand-père. - Si quelque chose se passe dans son cœur, il s’assoit et écrit. Seulement personne ne le tape à la machine après.

Soudain, dans la vie de mon père qui ressemblait à un hall de passage ouvert à toutes les femmes du monde, s’est établie durablement une Russe. Cette femme autoritaire a réussi à supplanter grand-père. Ceci n’a pas dû être difficile, vu qu’il était déjà complètement affaissé par son âge. Un jour la Russe m’a appelé pour m’annoncer que grand-père était décédé. On l’avait déjà enterré, pas besoin que je me déplace. J’ai eu envie de lui tordre le cou, car elle avait fait exprès de me l’apprendre tardivement.

Quelque temps après, je suis passé à la maison de mon père, sans prévenir. Il somnolait à table comme d’habitude. La Russe faisait la lessive dans la salle de bains. Elle est venue me serrer la main avec ses mains mouillées et savonneuses. Mon père a soulevé sa tête, l’a vue et m’a aperçu après. Elle lui a fait un signe et il a dit :

- Si tu es venu pour demander de l’argent, va-t-en. Je n’ai rien à te donner.

La Russe a acquiescé de la tête contente.

Seigneur, quel argent ?! J’étais là pour voir mon père. Je ne lui avais jamais demandé de l’argent. Je gagnais suffisamment pour me nourrir, quels autres besoins pouvais-je avoir. Je me suis retourné sans dire un mot et je suis sorti lentement en m’appliquant à ne pas claquer la porte. Je n’y suis plus jamais revenu.

Mon père n’a pas su m’apprendre comment me sauver du service médico-sportif de Targovichté. Et aujourd’hui je ne saurais restituer aucune de ses phrases, pas un seul conseil sage. N’est-il pas vrai que tout le monde aime dire « C’est ce que j’ai retenu de mon père ». Et bien, je n’ai rien retenu moi, car il ne m’a rien dit. Je devais me débrouiller tout seul. Sauf, je ne savais toujours pas comment. La fenêtre de la chambre que je louais donnait sur un jardin. Le soir je l’ouvrais et je me mettais là, une cigarette dans la bouche, à contempler le ciel foncé et à prier qu’une idée salvatrice me parvienne. La fenêtre ouverte me donnait la sensation d’être sur la montgolfière d’Ivan - mes pensées me berçaient vers le haut, le vent me caressait, quoique je n’étais pas sans savoir qu’en dépit de tout étourdissement, il y aurait toujours quelqu’un pour tirer les cordes d’en bas et m’abattre sur terre. Je planais ainsi dans les nuages, lorsqu’un soir Dénitza est entrée dans ma chambre, sans que je m’en aperçoive.

Dénitza était pédiatre à l’hôpital local, épouse de docteur Proïkov, lui-même spécialiste en médecine interne. Les deux venaient de Sofia. Dénitza portait une petite robe d’été ornée d’une ceinture coquette sur le dos. Son corps tremblait et elle avait le visage mouillé. De larmes. Ses yeux étaient cachés sous des paupières boursouflées. Son mari la quittait pour une infirmière - Yana, m’a-t-elle expliqué au milieu de quelques sanglots. Pourtant, ils avaient deux enfants. Avec son immoralité, Proïkov s’était fait connaître jusqu’à Sofia et on n’allait plus jamais l’appeler à travailler dans la capitale, pour rien au monde. Son comportement subversif sapait le moral inébranlable du médecin socialiste, disait-on de là. Dénitza était prête à lui pardonner, mais s’ils restaient à Targovichté, tout le monde allait rire après elle à cause de l’infirmière Yana. Déjà à la fac, on m’avait appris qu’il ne fallait pas tripoter les infirmières, pour préserver un bon renommé de médecin. Non pas sur le lieu de travail au moins. Cela leur donnait trop de confiance au sein de l’hôpital. Les chauffeurs arrivaient à ridiculiser les femmes médecins et les infirmières - les médecins. Dénitza sanglotait et me demandait que faire. Pouvais-je lui dire que faire, moi qui ignorais que faire de moi-même ? Je n’ai eu d’autre idée que de me jeter sur elle. J’avais entendu que c’est ainsi qu’on consolait une femme déprimée. Ça a marché. Dénitza a arrêté de sangloter et petit à petit son corps crispé comme une pierre s’est détendu. J’embrassais son visage salé et je murmurais que tout finirait par s’arranger.

A partir de ce jour, Dénitza restait souvent chez moi. Elle n’était pas une beauté. Mais me donnait tout dont j’avais besoin. Je me flattais à penser que c’était pareil de son côté aussi. Elle rentrait chez-elle midi et soir pour faire à manger aux enfants et lorsqu’elle n’était pas de garde à l’hôpital, venait chez moi. Il m’arrivait de croiser docteur Proïkov au marché. Il détournait son regard et moi je plongeais le mien dans les tomates. Les mois s’écoulaient monotones.

J’avais compris que je n’allais rien apprendre au service médico-sportif et j’allais pratiquer à l’hôpital, lorsque je le pouvais. Je me suis spécialisé dans l’oto-rhino-laryngologie et je suis devenu assez bon, à mon avis. L’institut de médecine de Varna a annoncé un concours pour le poste d’assistant professeur. Je me suis présenté et j’ai été classé premier. Mais on a pris un autre. Un de mes anciens camarades de classe, Joro. Son père était rédacteur en chef du journal local. Lorsqu’on s’est entrevu avec Joro après, il a bredouillé « Pardon, mais ça se passe comme ça dans la vie » et a disparu. Qu’est-ce que je pouvais bien lui répondre, ça se passait vraiment comme ça dans la vie.

- Je ne peux plus rester ici. Je vais éclater en petits morceaux, me volatiliser, bref... - me suis-je plaint un jour à Dénitza. - Notre relation est magnifique, mais je ne tiens plus le reste. Je vais partir, coûte que coûte.

- Partons ensemble !

- Nous deux ? Ensemble ce serait plus difficile. Et les enfants ?

- Je les laisserai à leur père. Qu’il souffre un peu lui aussi, comme moi j’ai souffert toute ma vie...

A cet endroit, j’étais prêt à me jeter pour la consoler, pourvu qu’elle ne pleure pas. Mais elle a repris courage. Elle avait une proposition toute faite. Elle avait même parlé avec quelqu’un de sa famille à Sofia, qui pouvait nous trouver du travail dans une polyclinique. On a pris nos congés et on est partis. C’était le printemps de 1990.

- Qu’est-ce que vous savez faire? - m’a questionné le médecin en chef de la polyclinique de la faculté de médecine.

- Je sais opérer les amygdales.

- Alors, vous opérerez les amygdales.

Et j’ai été aussitôt affecté à la polyclinique. Pendant deux ans, j’opérais les amygdales des petits Tziganes. J’étais le meilleur. Ce n’était pas si différent de Targovichté, mais j’étais à Sofia après tout. L’idée même que j’étais parvenu m’emparer de la capitale, me gonflait de l’intérieur, je me sentais plus important et plus grand. Comme si j’étais remonté sur la montgolfière d’Ivan, je pouvais rêver, à défaut d’autre chose. J’ignorais les cordes, même si j’étais conscient d’être terriblement loin des animaux d’Afrique et des jeans achetés en dollars, bref de tout ce que j’appelais « une vie » dans mon enfance.

Dénitza n’a pas réussi à trouver du travail. On habitait dans une des chambres de l’appartement de ses parents. En revenant, je tentais toujours d’ouvrir la porte d’entrée sans faire du bruit, pour ne pas les déranger. Il m’est arrivé de me retenir pendant des heures, en attendant que les bruits à côté se taisent, avant d’oser aller dans les toilettes en face. Dénitza restait à la maison et faisait la cuisine. Elle cuisinait bien. Nous mangions dans notre chambre, les assiettes sur nos genoux. Souvent de retour, je la retrouvais au visage bouffi. Elle avait pleuré. Sa mère l’accusait d’avoir abandonné ses enfants. Pour les fêtes, Dénitza envoyait à Targovichté des colis remplis de jouets et de vêtements pour les enfants, mais refusait de s’y rendre pendant tout ce temps. A la longue, les larmes silencieuses se sont transformées en hystérie. A chaque fois où elle entendait les pas de sa mère s’approcher de notre chambre, Dénitza se mettait à crier :

- Va-t-en ! Je n’ai pas besoin de tes conseils, ni de ton argent ! Les enfants sont à docteur Proïkov. Il n’a qu’à les entretenir tout comme il entretient sa maîtresse.

Je n’ai pu tenir bon. J’avais de la peine pour Dénitza en la voyant souffrir, mais on dirait que tout cela ne me concernait plus. Dénitza m’était devenue étrangère, lointaine. Elle aussi avait cessé de se détendre la nuit dans mes bras, son corps restait tendu et on dirait sans souffle. Un jour, j’ai ramassé mon bagage et je suis parti. Un mois après, docteur Proïkov s’était présenté à Sofia et avait demandé pardon. Il avait dit à Dénitza qu’il raffolait sa poêlée de courgettes à l’ail et au romarin et qu’elle lui manquait beaucoup. Et Dénitza était revenue avec lui à Targovichté. Tout ça parce que l’infirmière Yana aurait trouvé un autre amant.

- Jeune homme, qu’est-ce que tu fais là, toi, n’es-tu pas assistant à Varna ? - m’a fait sursauter une voix. J’étais devant l’Institut de spécialisation et de perfectionnement des médecins en train de parcourir, le regard vide, les petites annonces sur le mur, à la recherche du travail. C’était professeur Mihaïlov, l’un des membres de la commission du concours de Varna.

- Ça n’a pas marché - ai-je soupiré.

- Comment ça, n’a pas marché ? J’ai voté pour toi. J’étais sûr qu’ils t’avaient pris.

- Et bien, non.

- Viens avec moi, il y a une possibilité ici.

Et le miracle s’est produit. On a annoncé un concours à la chaire d’oto-rhino-laryngologie pour moi, le pauvre petit docteur, sans médecin dans la famille depuis 10 générations. Naturellement, je l’ai gagné et j’ai commencé le travail. Soudain, le hasard s’est mis à travailler pour moi. Parfois la chance nous tombe dessus si vite qu’on ne sait plus où on est, ni qu’est-ce qu’on fait. Adieu Pavlintcho, adieu Dentcho et Dimtcho, ciao Joro ! Je vous montrerai ce que je sais faire maintenant. D’ici jusqu’au ciel, à comprendre l’Afrique, il ne restait qu’un pas. J’étais fermement décidé à le faire.

- Maman, j’avance ! - ai-je crié à ma mère au téléphone. Et j’ai vite raccroché, qu’elle ne me pose pas trop de questions.

C’était en 1993. Je louais un appartement à « Ovtcha koupel » (cité HLM de Sofia). J’avais mis dedans deux fauteuils, un lit, une table et un téléviseur. L’autre chambre était vide. Il n’y avait pas de douche dans la salle de bains. Je n’avais pas assez d’argent pour m’en acheter. Je remplissais d’eau la cuvette et je m’arrosais après. Il n’y avait pas de chauffage central, non plus. J’utilisais un petit chauffage à gaz, que ma mère avait acheté dans le temps d’un marin à Varna. En hiver, lorsque les températures chutaient, les gouttes d’eau des évaporations dégoulinaient sur les murs. Des gouttes mignonnes, mais qui couvraient les murs de moisissures. Je me levais très tôt le matin et j’allais au boulot. Jusqu’à 14h. Dieu merci, j’étais souvent de garde, ainsi je passais la plupart de mon temps au travail. Sinon, la misère m’emmenait au bistrot. Quand je n’étais pas de garde, je m’asseyais dans un bistrot à côté de l’Institut. Jusqu’à 17h, j’arrivais à tourner trois eaux-de-vie et deux bières. Je rentrais en chancelant à « Ovtcha koupel » et je m’endormais. Le lendemain, pareil. Les petites amies du bistrot étaient ma seule variété. Quelquefois, j’en ramenais une chez moi. Je prenais toujours celles qui acceptaient de rester jusqu’au premier tramway et ne voulaient pas que je les raccompagne après. Je ne pouvais pas leur payer des taxis. Je n’essayais pas de les retenir. Je ne connaissais même pas leurs prénoms. Cela servirait à rien, elle partirait toujours. Même ma tête ivre, n’oubliait pas qu’une relation stable m’éloignerait davantage de ce monde chéri que je n’avais pas encore vu. Je savais que je me trouvais à l’entrée da la vie et que je devais faire quelque chose pour qu’on me laisse entrer dans le salon. Défoncer la porte ou me faufiler en douce, peu importe, il fallait agir.

- Un collègue à nous, docteur Péev, a une clinique à Berlin et souhaite former quelqu’un. Il a trouvé une bourse et cherche un célibataire qui parle allemand. On pourrait lancer un concours, mais dans ce cas c’est docteur Draguiev qui gagnerait, il a plus de relations que toi, si on admet que tu en as. J’ai décidé donc de t’envoyer toi. Si tu le souhaites, bien sûr. Je suis persuadé que tu ne reviendras pas, c’est pourquoi. A tout hasard, on gardera ta place ici pendant un moment.

C’est professeur Iliev qui me disait cela. Je l’écoutais et je ne croyais pas mes oreilles. Le professeur avait son fils et sa fille en Amérique. Il savait pertinemment que les médecins bulgares étaient très mal payés et que pour avancer dans la profession il fallait des conditions différentes des nôtres. Sans doute, voulait-il également accomplir une bonne œuvre avant sa retraite.

- Oh-la! - ai-je pu prononcer uniquement.

C’était une bourse de six mois. A la fin, le professeur l’a prolongée de six mois de plus. Et de six nouveaux mois de plus après. Je bossais comme un fou. Et les Allemands dans la clinique touchaient trois fois plus que moi. Malgré tout ce que je faisais, je demeurais le boursier étranger. C’est une situation particulière, dans laquelle tu ne reçois rien, mais tu dois être reconnaissant qu’on t’a tiré de la vase et qu’on te fait du bouche-à-bouche.

- Surtout ne reviens pas - insistait ma mère au téléphone pendant l’hiver de 1997. - Apprend à supporter et à t’adapter. Nous n’avons pas de quoi acheter notre pain ici, de quoi tu te plains là-bas !

Elle avait raison. D’ailleurs, je ne pouvais pas lui expliquer qu’à Berlin la vie ne se mesurait pas en margarine et en riz, mais en quelque chose de très différent. Je n’avais pas les mots pour décrire cette chose. Et pour calmer ma conscience, j’envoyais des paquets de riz à Varna. Je n’éprouvais de peine pour rien et personne de ma vie antérieure. J’avais laissé tout cela derrière et je me répétais que je ne devais pas souffrir. J’avais seulement de la peine pour la Bulgarie qui ne s’en sortirait jamais. Car là-bas, tous les efforts de réussir étaient immanquablement voués à l’échec. C’est pour cela que j’haïssais les Allemands. J’ignore pourquoi, mais je voulais me venger d’eux pour tout ce qui arrivait dans ma patrie.

Un jour je passais à côté de « Karstadt », magasin du genre où l’on vend de tout et je me suis arrêté à regarder les étalages devant. On y mettait les articles soldés d’habitude. Le vendeur agitait en tous sens une pair de jeans et hurlait quelque chose d’incompréhensible. J’ai fait semblant de regarder les chiffons. Je me suis attardé à les tourner et retourner. Le vendeur a cessé de s’intéresser de moi et s’est tourné vers l’autre côté. Alors, j’ai agi comme dans un rêve. Comme si ce n’était pas moi. On dirait que quelqu’un d’autre bougeait mon corps. J’ai saisi un jeans, je l’ai enfoncé dans mon sac et j’ai pris mes jambes à mon cou. Je courais en serrant fort le sac contre ma poitrine et j’avais l’impression que tout Berlin courait après moi et criait : « Au voleur ! ». Je ne me suis pas retourné de tout. J’empruntais des rues inconnues, je traversais des passages souterrains et je remontais, je courais et je courais. Je ne sais pas combien de temps après, je me suis écroulé dans un jardin. C’était au crépuscule. Il n’y avait pas une seule âme qui vive autour de moi. En hiver à Berlin, la nuit tombe vers quatre heures de l’après-midi. J’ai rampé à quatre pattes dans les arbustes et j’ai commencé à creuser le feuillage et la terre les mains nues. Ensuite j’ai enfoui le jeans dans le trou creusé. C’est ainsi que je me suis vengé des Allemands qui avaient tout, alors que ma mère comptait ses sous pour le pain à Varna. J’en doute qu’ils aient compris.

Mon chef Péev était content de moi. Et pour cause. Je lui étais presque comme un esclave. Péev était un homme étrange. Une de ses bizarreries consistait à opérer toujours nu sous la blouse. Ainsi, disait-il, on établissait un meilleur contact avec le corps du patient. Le personnel de la petite clinique divinisait Péev. Parce qu’il avait une bonne réputation et ne manquait pas de clients, peut être. Les médecins allemands sont gâtés. Ils ne sont aucunement meilleurs que ceux de l’Institut de spécialisation et de perfectionnement des médecins à Sofia, seulement les nôtres sont obligés de travailler les mains et l’œil nus, alors que pour eux opère toute la technique contemporaine. Le professeur avait complètement adopté le système allemand. D’après ce système, la première question posée au patient était non pas de quoi il se plaignait, mais où était-il assuré. Péev savait comment dépouiller les assureurs. Il essayait de me l’apprendre.

- Nikolaï, vois-tu ici une troisième amygdale ? - me demandait-il en bulgare.

- Non, Mr. le professeur.

- Et l’opérerais-tu ? - poursuivait-il en allemand, car l’opération était mieux rémunérée que la non opération.

Un jour Péev m’a convoqué pour m’annoncer qu’à l’hôtel « Hilton » se tenait un séminaire médical auquel il était invité, mais ne pouvait pas assister. Et puisque je m’étais présenté très bien, il était enclin à m’y déléguer, m’accordant pour l’occasion son automobile personnel de surcroît. Je n’avais qu’à prendre un bain, me raser, mettre un costume et écouter ce qu’ils diraient là-bas. Cela pourrait m’être utile. Vu ses directives, il devait me prendre pour un vrai sauvage. J’ai ravalé l’affront et pris la clé de la voiture, lui promettant de tout retenir afin de mettre en pratique après.

Ce qu’ils disaient à « Hilton » m’intéressait, mais était devenu fatigant. Ils sont trop bavards ces Allemands. Il était déjà presque 2h de l’après-midi et mon estomac commençait à être rongé par la faim. J’étais assis au fond de la salle, tout près de la sortie. Je tournais souvent ma tête de ce côté, mais je n’osais pas partir. A un moment donné, j’ai entendu un tintement régulier et j’ai levé les yeux. Une fille habillée en serveuse s’était adossée à la porte. Elle tenait avec une main la tasse de café et avec l’autre - la sous-tasse. Il semblerait que ses mains tremblaient, car la tasse heurtait la petite assiette et cela produisait le bruit bizarre. Elle ne s’en apercevait pas de tout. Regardait quelque part devant elle, mais à mon avis, ne voyait rien. J’ai pris sa main et le tintement de porcelaine s’est arrêté.

- Tu vas les casser - ai-je murmuré.

- Quoi donc ?

- La tasse et la sous-tasse.

- Ne vous en faites pas. Vous désirez du café ?

En ce moment même, je désirais elle déjà. C’était la plus belle femme que j’avais jamais vue. Ses yeux couleur bleu marine me rappelaient la mer de Varna après une tempête. Ses cheveux étaient jaunes comme le sable de la plage. Je sentais la caresse du vent et l’échauffement du soleil dans son regard.

- Comment t’appelles-tu ?

- Brigitte.

- Veux-tu que je t’emmène d’ici. Je suis en voiture.

- Après le travail, oui.

Elle venait de commencer sa relève. Le séminaire conclu, les participants ont pris une collation et sont partis et moi je suis resté au foyer de « Hilton » à attendre Brigitte. Je me déplaçais de canapé en canapé, j’ai lu tous les journaux, je dévisageais les visiteurs et ainsi jusqu’à la tombée de la nuit. De temps en temps, elle passait à côté, un plateau à la main, me souriait et disparaissait dans les lieux mystérieux de l’hôtel. J’ai commencé à m’inquiéter à l’idée que les gros Allemands riches puissent la tripoter dans les chambres. Etait-il possible qu’une si belle femme reste intacte. Et pendant que j’étais assis à l’attendre, quelqu’un d’autre caressait sûrement ses petites fesses rondes, dans les étages. J’ai attendu pendant sept heures.

Je ne savais rien de Brigitte, mais j’avais le sentiment que tout ce qui m’était arrivé jusqu’à là, n’était que des épisodes insignifiants menant vers la grande vie, dont le début serait mis par cette femme. J’ai essayé de me souvenir du plus important sur mon chemin jusqu’à là. Il n’y avait pas de plus important. Tout n’était que des préparatifs pour le plus important qui était à venir, me consolais-je. Les belles choses devaient arriver, le bonheur ne pouvait pas passer à côté. Le voilà qui s’annonçait déjà.

- Je suis prête. Allons-y.

La voix de Brigitte m’a fait légèrement sursauter. J’étais assoupi, fatigué de l’attente. J’ai bondi et je l’ai entraînée vers la voiture du professeur.

- On va dans quelle direction ?

- Peu importe.

Le manque d’indications m’a dérouté. J’ai toujours tenu à être le leader, mais à présent, je ne savais pas où l’amener. Je suivais les rues, sans but précis.

- Il y a-t-il un parc aux environs ? Tu t’arrêteras et on fera l’amour dans la voiture.

Je me préparais à lui faire la même proposition un peu plus tard. Mais celle-là est venue d’elle, elle m’avait doublé. Je l’ai regardée avec un sourire timide. Et j’ai accéléré.

45 minutes plus tard, j’ai arrêté la voiture dans une petite forêt d’acacias aux abords de la ville. Elle n’avait pas dit un mot pendant tout le trajet. Je me suis tourné triomphant et j’ai tendu mon bras vers elle.

- Ce n’est pas un parc. J’ai dit un parc. C’est une forêt. Personne ne passe par ici, personne de qui nous cacher, il n’y a pas d’émotion. Pourquoi le faire alors ?

Brigitte a repoussé ma main.

- Allez, on rentre !

Je n’ai pas obéi de suite. Je suis sorti de la voiture et j’ai respiré profondément le doux parfum des acacias fleuris. Mon corps réclamait avec douleur d’être aimé par cette femme folle.

Je l’ai ramenée en ville. J’étais offusqué, car elle ne m’avait pas demandé qui j’étais, ni d’où je venais. Cela lui était égal, donc, elle pouvait le faire avec quiconque. Oui, mais elle ne l’avait pas fait, ce qui voulait dire qu’elle cherchait autre chose. Laquelle? Ces questions sans réponses me tourmentaient, n’empêche que j’étais prêt à m’ouvrir devant elle comme une moule cuite. On s’est donné rendez-vous le lendemain.

- Et tu m’emmènes à l’hôtel - m’a fixé une nouvelle tâche Brigitte. Qu’est-ce qu’elle me voulait cette serveuse ? Je l’ignorais, mais j’étais prêt à le lui donner.

Le lendemain matin j’ai trouvé un hôtel pension à ma portée et j’ai réservé une chambre. Je l’ai attendue devant « Hilton » après le boulot et sans trop m’attarder je l’ai tirée vers l’hôtel. Je m’inquiétais comment lui annoncer que je n’étais pas comme ses clients riches. J’osais espérer qu’elle l’avait déjà compris, ce qui m’épargnerait les explications du genre « je ne suis pas millionnaire ».

Il se trouve que le propriétaire de l’hôtel était Iranien.

- T’es étranger, n’est-ce pas, d’où tu es? - m’a-t-il demandé.

- De la Bulgarie.

- De la Bulgarie !? - s’est étonnée Brigitte. En effet elle aussi entendait pour la première fois d’où je venais. C’est où ça ?

- Les Bulgares sont des gens bien - a continué l’Iranien. Une fois j’étais à Belgrade, là-bas à la gare, on a donné à ma valise un coup de pied si fort qu’elle s’en est déchirée. Après, je suis allé à Plovdiv, c’est ainsi que ça s’appelait n’est-ce pas ? Une belle ville. Il faisait chaud et je suis parti m’acheter une glace. Le vendeur ne pouvait pas me rendre la monnaie avec mes billets. Quelqu’un dans la file d’attente lui a dit qu’il m’offrait la glace, que le vendeur la mettrait sur son compte. A cause de cette glace maintenant, quand j’entends un Bulgare, je suis prêt à tout faire pour lui.

Brigitte écoutait l’Iranien et rigolait visiblement amusée. Et moi je me disais que si on s’attardait encore, elle finirait par trouver une autre raison pour se sauver. Je tapotais nerveusement des doigts sur le comptoir et je la tirais par la main. Mais elle ne s’en apercevait pas, on dirait même qu’elle était sur le point de tomber amoureuse du vieil Iranien. Si elle voulait tellement écouter de la Bulgarie, elle n’avait qu’à me le demander. Enfin, l’hôtelier a cessé de papoter et nous sommes montés dans la chambre.

Ce qui s’est passé ensuite a confirmé mon sentiment de la veille que ma vie venait à peine de commencer. Brigitte était divine, si Dieu est la jouissance supérieure de l’homme. J’avais rencontré et quitté tant de personnes jusqu’à là. Mais ma Brigitte chérie, j’allais retenir à tout jamais. Quoi qu’il advienne.

Je ne sais pas si j’allais me sentir si enveloppé de bonheur, si j’avais rencontré cette femme à l’époque du service médico-sportif de Targovichté. Je ne pense pas. Brigitte portait la senteur de l’exotique et du lointain tant attirante pour tout être humain. Même allongée à mes côtés, dans les moments où je pouvais m’enivrer de près de sa douceur, elle restait lointaine et peut être pour cela encore plus désirée.

On n’avait plus rien à faire dans la chambre de cet hôtel, je n’avais pas la force pour plus d’amour, j’étais exténué de caresses, mais je ne pouvais pas me lever et partir.

- Je m’en vais - a dit-elle.

- Reste encore un peu - ai-je gémi, même si je ne savais pas ce qu’on allait faire si elle restait. Brigitte ne m’a pas écouté. Elle a sauté dans sa jupe, a roulé en boule son collant et l’a glissé dans sa poche. Puis a enfilé ses chaussures à pieds nus et a disparu dans le noir de la ville.

- Je veux que tu sois en jupe lorsque tu viens chez moi, comme la première fois.

- D’accord - a dit-elle. Elle était soi-disant rebelle, mais m’écoutait quand même.

- Quand je pense au futur, je me vois en longue robe à paillettes. Comme ça, à tes côtés et toi, tu me sers une coupe de champagne - a-t-elle dit une fois.

Brigitte était la seule personne au monde qui croyait qu’un jour je deviendrai un grand médecin. Très grand et très riche. Et la fierté bouillonnait en moi, je croyais qu’un jour cela se réaliserait. Ils verront tous alors !

- De quoi tu rêves, Brigitte ?

- De rien. Ou, peut être, de m’en aller d’ici un jour.

- D’où exactement ?

- De l’Allemagne. Aller ailleurs, je ne sais pas où, mais ailleurs.

Celle-là n’était pas en règle. Elle n’imaginait même pas ce qu’elle avait. Ou peut être tous les hommes rêvaient-ils d’ailleurs. C’est probablement pour cela qu’ils sont faits les rêves, pour emmener ailleurs.

Elle était maigrichonne. J’aimais la nourrir, porter lentement à ses lèvres la fourchette avec une frite enfilée dessus.

- La cuisine italienne n’est pas si raffinée. Je dois t’emmener goûter du libanais. J’avais une copine... - je jouais le type qui sait tout. Je ne m’y connaissais pas de tout en cuisine, je ne faisais que prétendre de soi-disant connaître le vaste monde. Je n’avais jamais eu de copine libanaise. Ivan m’avait raconté d’une de ses collègues de fac. En fait, j’emmenais Brigitte dans les restos bon marché uniquement, mais elle ne se plaignait pas.

J’aimais bien quand elle me caressait, quand elle passait ses mains froides sur mon corps. Je m’engourdissais et mon âme s’apaisait, seul mon cœur battait la chamade. « Je me blottis au creux de ta main et je m’endors », disait-elle et me tournait le dos. Et moi et je me pliais autour d’elle comme si je l’aspirais, prêt à la protéger à tout jamais, telle une armure. Ainsi nous nous élancions dans les nuits.

- J’ai un cadeau pour toi ! - s’est jetée à mon cou joyeuse Brigitte. Et avant que je reprenne mes esprits, elle a aligné devant moi dix poubelles.

- A quoi ça va me servir ? - ai-je demandé égaré.

- Comment, tu n’as pas compris ?

Tuez-moi, je n’avais pas compris. Mais si j’avais insisté là-dessus, j’allais sûrement la froisser. Alors, j’ai souri comme quelqu’un se retrouvant dans une situation embarrassante.

- Pour jeter tes ordures, stupide. Il faudra bien te débarrasser un jour de tous les déchets que tu traînes avec toi.

Elle avait peut être raison, je n’ai pas osé la contredire. Mais sincèrement, je n’avais pas saisi l’ambiguïté de la situation. Si telle il y en avait.

Brigitte voulait paraître une fille forte. Elle n’aimait pas parler de sa famille et avait seulement mentionné au passage qu’elle voulait se débarrasser de l’héritage de son père. Sans préciser s’il s’agissait d’un château ou d’autre chose.

Une fois elle m’a réveillé au milieu de la nuit, elle avait grimpé sur moi.

- Aide-moi, ils arrivent !

- Qui ça ? Qu’est-ce qui se passe ?

- Les gens de mon père me poursuivent. Aide-moi ! Arrête-les !

Je l’ai prise dans mes bras. Naturellement, il n’y avait personne dans la chambre et il régnait un silence affolant dehors. Ses sanglots se sont dissipés petit à petit. Je caressais son front. J’embrassais ses mains. Peu de temps après, elle s’est endormie. Et moi aussi ensuite.

- Je suis enceinte - m’a-t-elle annoncé un jour avec une voix impassible. Comme si elle disait qu’elle avait envie d’une glace.

- Marions-nous.

- Non.

- Comment ça non ?

- Je veux l’enfant rien que pour moi.

- Mais c’est une folie ! Débarrasse-toi de lui alors.

- Non, j’ai dit, je le veux pour moi uniquement.

- Ecoute, j’ai grandi sans père, je sais à quel point c’est difficile. Pourquoi créer un autre malheureux. Marions-nous.

- Non.

- Ma bourse prend fin dans quelques mois. Mon visa s’expire aussi. Je partirai d’ici et je ne vous reverrai plus jamais toi et l’enfant.

- C’est ton problème, à toi de le régler. L’enfant n’est qu’à moi.

Je n’en revenais pas. Nous étions supposés rester l’un à côté de l’autre - moi riche et connu et elle, toujours belle. Mon visa s’expirait vraiment très prochainement, je n’avais pas d’autre possibilité de rester en Allemagne. J’ai essayé de prolonger de nouveau ma bourse, j’ai tenté de trouver un boulot sans prétention, dans l’espoir de pénétrer le système sur le plan professionnel. Rien. L’idée de décevoir le professeur qui m’avait envoyé à Berlin me tracassait sans répit. Il s’était peut être trompé, en me choisissant moi à la place de l’autre. Le mariage était une issue. Et les choses s’étaient si bien arrangées d’elles-mêmes. Je ne veux pas dire que je faisais l’amour avec Brigitte pour le visa, cette femme était faite pour moi. De même moi j’étais fait pour elle. A l’occasion, on pourrait même partir ensemble « ailleurs ». Peut être en Afrique, pourquoi pas joindre nos rêves ?

Je n’ai pas su convaincre Brigitte à penser au mariage. L’enfant n’était qu’à elle et c’était tout. Comment ça à elle ? Elle n’avait qu’à le concevoir seule alors. J’avais beau lui raconter longuement l’histoire de ma mère et mon père. Non et non ! Elle ne permettait même pas qu’on évoque une IVG non plus. Je ne la comprenais pas. J’essayais beaucoup, mais je ne trouvais pas de logique saine dans son comportement. Subitement, tous mes plans pour le futur se sont écroulés. Ils se sont dispersés en petits éclats et même si je me cassais la tête, je n’arrivais plus à recoller les morceaux. Les infirmières dans la clinique me demandaient plusieurs fois par jour si j’allais bien. Non, je n’allais pas bien, mais il n’y avait pas de remède à ce mal. Ma vie perdait sa stabilité même si je vivais dans un pays stable, je perdais aussi mon enfant. A vrai dire, au sujet de l’enfant je n’y voyais pas très clair. Je m’imaginais petit et je me disais que voilà, un autre malheureux comme moi viendrait au monde. Des malheureux sur terre il y avait beaucoup, le problème c’est que j’étais devenu responsable de la venue d’un de plus.

C’était pendant un jour glacial d’avril, peu commun pour la saison. Je faisais le lèche-vitrines, je regardais les décorations de Pâques, les œufs colorés, les lapins souriants et je me sentais d’autant plus mal. Je ne montrerais jamais tout ça à mon enfant, je ne lui achèterais jamais une pomme d’amour, je ne le laisserais jamais me combattre avec son œuf de Pâques. Car il resterait ici et moi je rentrerais là-bas. Et là-bas je ne pourrais même plus monter sur la montgolfière d’Ivan, à la plage. Car j’étais un homme adulte déjà, un médecin ayant spécialisé en Allemagne, bref un homme sérieux à qui ne convenait plus de s’occuper de gamineries. Je me fourrerais dans l’appartement à « Ovtcha koupel », je mettrais mes pieds au chaud devant le chauffage à gaz et je m’assoupirais. Oui, c’est tout ce qui m’attendait - somnoler.

J’ai décidé d’appeler Brigitte pour lui dire qu’on se séparait. Il n’y avait pas de raison pour continuer à me battre, elle ne me comprenait pas, je ne la comprenais pas non plus. Finalement, on n’était pas fait l’un pour l’autre, on s’était trompés jusqu’à là. Il valait mieux que je disparaisse, que l’enfant ne me voie jamais. Ainsi on ne souffrirait pas l’un pour l’autre. Comme si la vie ne nous avait jamais réunis. Elle pouvait également rencontrer l’homme qu’elle accepterait d’épouser. Je n’étais qu’un étranger qui n’avait aucun droit sur elle. Je suis entré dans la cabine téléphonique. Elle n’était pas à la maison, le répondeur était branché.

- Chère Brigitte, nous nous sommes rencontrés dans des circonstances inhabituelles et nous nous séparons dans des circonstances d’autant plus inhabituelles. Je ne vois plus de raison à ce qu’on reste ensemble. Tu comprendras que c’est mieux comme ça. Je ne regrette pas d’avoir été avec toi. C’était très, très beau, mais comme toute bonne chose, cela va dans le passé. Je rentre à Sofia dans quelques jours. Sois une bonne mère. Je t’aime.

J’ai raccroché et je me suis adossé las dans la cabine. Je n’avais pas la force de bouger. J’avais envie de pleurer. Je sentais que je regardais à travers de l’eau. Mais depuis que j’étais gosse, j’avais appris à ne pas pleurer. A chaque fois où je me cognais et mes yeux s’emplissaient de larmes, ma mère disait : « Ne pleure pas, les hommes ne pleurent jamais. C’est pourquoi ils sont forts. » Depuis, j’avalais toujours mes larmes et maintenant je les sentais couler à l’intérieur de ma gorge et m’étrangler. D’énormes larmes masculines.

Dehors les gens marchaient blottis dans leurs cols. Le vent berlinois fouettait sans pitié. Les corolles des premiers arbres fleuris tourbillonnaient dans l’air, mêlées aux grosses gouttes de pluie.

Dernière nuit à Berlin. Je n’avais pas beaucoup de bagage. Je l’avais déjà rangé dans la valise, préparée au pied de la porte. Je voulais m’assurer de ne rien oublier. Je faisais le tour de la chambre et jetais des coups d’œil sous le lit, j’ouvrais les tiroirs et les placards. Je n’avais pas grand-chose à prendre. Le plus important je laissais ici, mais je m’étais interdit de penser à cela. Vers trois heures du matin le téléphone a sonné.

- Bon soir, excusez-moi de vous déranger, docteur Schulte de « Charité » à l’appareil. Vous avez un fils. La maman dit que c’est vous le père. Vous voulez lui parler ?

- Nikolaï et si on l’appelait Stéphane, hein ? Ce nom existe dans les deux langues. Tu n’as rien contre, n’est-ce pas ? Tout a été normal. Allez, ciao, viens nous voir demain - et elle a raccroché.

J’ai couru vers « Charité ». Ils dormaient tous les deux. On me les a montrés à travers une petite fenêtre. J’ai attendu dans le couloir jusqu’au matin. Brigitte avait reconnu ma paternité, mais refusait toujours de m’épouser. Elle avait accouché prématurément.

Le lendemain on m’a fait voir le bébé seulement. L’accouchement avait déclenché un accès de cyclophrénie chez Brigitte. On l’avait institutionnalisée, car elle était devenue violente. On avait contacté les parents et sa mère avait informé les médecins que cela lui arrivait pour la première fois. Son père était emporté par la même maladie.

Je ne pouvais pas penser ou ressentir quoi que ce soit. Je suis rentré avec un tout petit être hurlant dans l’appartement que j’étais censé quitter la veille. Le professeur m’a aidé à garder l’appart pendant un mois de plus. La voisine est venue me montrer comment changer les couches d’un bébé. Deux jours plus tard, j’étais devenu le fakir des couches. J’ai appelé ma mère à Varna. C’était dimanche. Elle venait de rentrer d’un mariage.

- Si je ne peux pas assister au tien, je peux au moins fêter ceux des autres. Que te dire mon fils, je sais qu’ils ne me laisseront pas venir chez toi. Et je ne vois pas pourquoi rentrerais-tu. Serre les dents, tu tiendras bon, je te connais, mon garçon à maman !

Facile à dire. Car je ne connais pas de situation plus idiote que celle d’un père solitaire. Heureusement Stéphane était un bébé sage. Cela ne rimait à rien de me plaindre. Je serrais les dents. Et je me suis débrouillé avec l’enfant, mais la bureaucratie m’a dévasté.

Mon visa a expiré. La police l’a prolongé de quelques jours. Au Service de l’immigration on m’a dit que je n’avais aucune chance, tant que je ne me mariais pas, mais que je pouvais encore tenter à la préfecture. La préfecture m’a octroyé trois mois de plus, le temps de voir comment évoluerait l’état de santé de la mère. J’ai obtenu le prolongement, car l’enfant était citoyen allemand et j’étais autorisé à m’occuper de lui. Brigitte allait légèrement mieux. Les médecins ont dit qu’elle n’était plus agressive et l’ont transférée dans une autre section. On m’a demandé de lui confier l’enfant, afin d’accélérer sa socialisation. J’ai accepté. Après, Brigitte avait refusé de prendre ses médicaments. On l’avait menacée de la priver de l’enfant. Elle ne les avait pas écoutés. On m’a confié de nouveau Stéphane.

Je me suis adressé au Service de la jeunesse et des enfants. Ils m’ont dit qu’ils me donneraient une lettre à présenter à la préfecture pour le prolongement du visa, si je trouvais un boulot pour prouver que j’étais capable d’entretenir le citoyen allemand Stéphane. J’allais d’instance en instance, l’enfant dans mes bras, mais tout le monde faisait semblant de ne pas le voir. C’étaient ça les autres pièces et gens tant convoités par moi ? En fait, à cette époque, je n’avais pas le temps de me poser des questions.

J’ai trouvé du travail sur une annonce de journal. Un Indien cherchait un assistant pour son cabinet médical. Il m’a pris, après s’être assuré que je lui coûterais moins cher, me payant comme un étranger débutant.

Même si je gardais Stéphane et ma paternité était reconnue, je n’avais pas les droits sur l’enfant. On ne pouvait me les accorder qu’avec l’autorisation de la maman. Et la maman n’était pas en mesure de prendre des décisions. Je planais ainsi dans le vide sans pouvoir avancer, ni faire un pas en arrière. L’état de Brigitte s’améliorait et s’aggravait à tour de rôle. Respectivement, on me prenait Stéphane ou on me le rendait.

Un jour, après avoir prouvé que j’avais du travail et que je pouvais m’occuper de l’enfant, on a reconnu mes droits et j’ai obtenu un visa de trois ans. On m’a donné également une nourrice pour garder l’enfant dans la journée. Je courais du cabinet médical à la maison et de la maison au cabinet et je ne me rendais même pas compte s’il faisait beau ou froid. J’avais un seul désir - me coucher et dormir, dormir, dormir très longtemps. Je ne voulais rien de plus de la vie.

Un soir la Russe, celle qui vivait avec mon père, m’a appelé. Elle m’a annoncé que mon père était décédé. Les funérailles étaient dans deux jours, je pouvais y assister si je voulais. Je ne voulais pas.

J’ai regardé Stéphane qui dormait et j’ai réalisé, pour la première fois, que j’étais un père, un vrai. Je ne le leur laisserais jamais, quoi qu’il advienne. Dorénavant, nous serions liés et nous avancerions dans la vie tous les deux, ensemble. Ensemble, c’est ça. Je lui ai donné la vie et il m’a donné le visa pour l’Allemagne et pourquoi pas pour le monde entier. Je ne sais pas si les choses sont comparables, mais en ce moment déjà, j’étais sûr de ne plus jamais faire marche arrière. Je savais que je suis têtu. Si je réussissais, ce serait pour lui.

Le lendemain c’était dimanche. Je l’ai mis dans la poussette et je l’ai amené au zoo. Je voulais lui montrer les panthères, les lions, les tigres. Tous les animaux d’Afrique. Stéphane était encore tout petit et je ne pense pas qu’il ait compris quelque chose. La seule chose qui m’importait était que j’avais compris c’est quoi d’être père et comment transmet-on ses rêves. J’ai juré devant moi d’être à la fois maman et papa pour lui. Ainsi, lorsqu’il serait grand, si quelqu’un oserait le frapper ou lui faire du mal, il pourrait s’écrier : « Qu’est-ce que tu veux ? Je vais appeler mon père maintenant ! »

Des femmes différentes défilaient de nouveau dans ma vie. Chacune pour un mois au plus. Ensuite, elles disparaissaient comme elles étaient venues, sans que je m’en aperçoive, tout comme dans l’appartement à « Ovtcha koupel ». Aucune d’entre elles ne portait le parfum magique du monde lointain, de ce monde magnifique vers lequel j’étais parti et que je croyais avoir atteint avec Brigitte. A part les femmes, c’est le football qui me donnait encore la confiance d’être un homme. Pourvu que je n’oublie pas ce fait au milieu des crèmes, couches et biberon traînant sous le lit. Tous les samedis je me rendais sur un petit stade dans le quartier. J’avais « apprécié » une fois la fille à la caisse et elle acceptait de garder Stéphane durant une heure. Pendant que je courrais après le ballon, mon fils jouait dans l’herbe derrière la porte d’entrée. J’étais fier de lui montrer à quel point j’étais bon sur le terrain. Je sentais mes muscles se contracter et se détendre. Je courais contre le vent, j’étais dans le jeu, j’étais dans l’équipe, on reconnaissait mes mérites, donc j’étais vivant.

- Je vais te demander un service - m’a dit un jour Jürgen, m’entraînant de côté. Jürgen tenait un club de gym. - Me livrer un médicament de la Bulgarie. Je te payerai le double. C’est un Polonais qui me rendait ce service jusqu’à maintenant, mais il a disparu ces derniers temps.

Jürgen voulait un médicament utilisé comme anabolisant par les lutteurs. Normalement destiné au traitement de la prostate. Un travail facile, me suis-je dit, en voyant l’argent facile. A chaque fois où quelqu’un venait de Sofia, je lui commandais quelques boîtes. L’argent partait pour l’enfant, bien évidemment. J’ai appris par la suite que ce médicament était prohibé en Allemagne, mais après tout, c’est un Allemand qui me le commandait. Lui aussi se battait contre leur système.

C’était à la veille de Noël de 1999. J’étais terrifié à la pensée que ce serait une fête de plus pendant laquelle je resterais seul devant la télé. D’accord avec une bouteille de vodka aussi, mais ça ne changeait rien. J’allais attendre que Stéphane soit distrait par quelque chose, sortir sur la pointe des pieds, poser le cadeau devant la porte et appuyer sur la sonnerie. Stéphane allait se précipiter vers la porte et le visage ébahi, allait tenter de saisir dans ses bras le paquet, qui serait à l’évidence plus grand que lui. On allait l’ouvrir tout palpitants après, vrombir un peu avec le nouveau camion et ensuite j’allais le coucher. Serais-je éveillé jusqu’au coups de feu de la nouvelle année 2000 ? C’est alors que j’ai eu l’idée d’inviter ma mère à Berlin. Rester à deux, au moins. Ma mère a accepté et comme toute vraie grand-mère bulgare a proposé de rester le plus longtemps possible, pour garder l’enfant. La préfecture m’a approuvé une invitation de trois mois. Ils n’accordaient pas plus.

Le bus de Sofia arrivait dans l’après-midi. Stéphane et moi attendions debout à la gare routière, en regardant tomber les premiers flocons de neige dehors. Ils étaient si gros, on dirait des nuages entiers de neige. Les hivers enneigés à Berlin sont trompeurs - l’air devient blanc, mais rien ne s’étale sur terre. Les berlinois ne connaissent pas l’hiver rigoureux de Targovichté. Le bus est arrivé. Ma mère n’y est pas descendue. Le chauffeur m’a expliqué qu’elle était arrêtée à la frontière tchéco-allemande, car les douaniers allemands avaient trouvé dans son bagage des médicaments non déclarés. Il n’en savait pas plus. Il était quand même compréhensif et m’a donné le téléphone du poste de frontière.

La seule chose qui m’est venue à l’esprit était d’appeler Rada. On sortait ensemble depuis quelques mois. Rada suivait son énième spécialisation en quelque chose, juste pour rester à Berlin. Elle était formidable et trouvait toujours le moyen de s’en sortir, dans les situations les plus compliquées.

- Qu’elle ne montre surtout pas son invitation, car c’est toi qui prendras tout. Médecin qui commerce avec des médicaments interdits. Tout simplement. On t’expulsera - a coupé énergiquement Rada.

Je lui ai passé le téléphone pour qu’elle appelle le poste de contrôle. Les Allemands étaient inflexibles et ne réagissaient pas aux larmes, m’a-t-elle annoncé. Mais ils avaient quand même eu la bonté de lui donner un autre numéro de téléphone, celui d’un bureau de change qui avait abrité ma mère.

- Je ne suis pas une criminelle, Nikolaï, dis-leur que je ne suis pas une criminelle - sanglotait ma mère à l’autre bout de la ligne. Mon corps tremblait et je ne savais pas quoi lui répondre. C’est moi qui lui avais commandé les médicaments. Seulement elle avait acheté trois fois plus, supposant que cela me ferait plaisir.

- Je leur dirai, maman, calme-toi maintenant !

Dire quoi et à qui ? Je tremblais et je regardais vers Rada dans l’attente qu’elle me dise que fallait-il entreprendre.

- Ta mère n’a pas assez d’argent pour rentrer à Sofia. Va à la frontière pour lui en prêter - m’a-t-elle conseillé.

- Va toi !

- Ça alors !

- Rada, mets-toi à ma place, je ne peux pas - ma voix avait du mal à sortir. J’étais assis à même le sol chez moi et j’avais l’impression que j’allais mourir là. Mes jambes étaient engourdies et au moindre mouvement je sentais le picotement de milliers de petites aiguilles envahir mon corps.

- Ce sera la dernière fois ! - a menacé Rada, puis a pris l’argent et est partie vers la gare.

J’ai passé tout le lendemain assis par terre dans le salon. J’ai appelé la fille de la caisse du stade et je l’ai priée de garder Stéphane. En échange d’une récompense solide. Après, j’ai sorti de quelque part deux bouteilles de gin. Et je les ai entamées. Je ne sais pas combien j’ai bu, mais à un moment donné j’étais sûr d’être une chenille. Mon corps serpentait par terre à l’image des chenilles qui rampent sur les cerisiers en été. Si je pouvais me voir, j’allais certainement apercevoir les reflets verdâtres couverts de petites antennes duvetées. J’étais la plus inférieure et la plus répugnante des créatures. Je n’inspirais que le dégoût. J’avais trahi ma mère. Je ne savais pas si quelqu’un accepterait de salir sa semelle avec moi. Je ne méritais même pas d’être piétiné.

- Salaud ! - m’a crié le lendemain Rada, elle était de retour de la frontière. - Ta mère est vraiment sympa, mais tu ne la mérites pas ! Tu ne mérites personne autour de toi, parce que tu pues terriblement ! Tu as baisé une pauvre femme juste parce qu’elle était Allemande. Ne me dis pas que tu n’avais pas remarqué qu’elle était folle, car je ne croirai pas un seul de tes mots. Moi aussi je me bats pour rester, mais je le fais de façon honnête. Toi, tu n’es qu’un salaud et un lâche. Tu fous la pagaille et tu laisses les autres se démerder après. Tu n’as même pas le courage d’avouer que tu as eu tort. C’est la faute aux autres toujours - vociférait Rada. J’ai mis mes mains sur mes oreilles, mais son « r » guttural continuait à s’enfoncer en moi comme un clou. Et ma bouche se remplissait de salive comme si on me montrait une assiette pleine de mirabelles. - Qu’est-ce que cela change que tu sois en Allemagne ? Tu restes toujours le même Bulgare sale et loqueteux qui ne cherche qu’à rouler quelqu’un. Tu es allé jusqu’à rouler ta propre mère. Mais ça ne passera pas avec moi. Je t’ai dit que c’était la dernière fois. Je m’en vais, ne me cherche plus !

Rada a claqué la porte si fort, que le rideau devant moi s’est agité. Je n’ai pu rien répondre. J’étais toujours une chenille. Je ne l’ai plus appelée. Elle s’est débrouillée mieux sans moi, à coup sûr. Qu’est-ce que je pouvais pour elle ? Moi, un Bulgare loqueteux.

Et si je rentrais en Bulgarie ? La phrase a sonné dans ma tête vide et m’a dégrisé. L’idée me venait à l’esprit pour la première fois. Il y avait-il une différence entre ma vie à « Ovtcha koupel » et celle à Berlin ? Etais-je moins misérable, juste parce que je travaillais pour un Indien qui me payait en marks ?

Deux jours après, j’ai téléphoné à Varna pour voir si ma mère était bien arrivée.

- Surtout ne rentre pas à cause de moi ! Ce qui est fait est fait. Tout va s’arranger. Dans sept mois, j’aurais de nouveau le droit au visa, ne t’en fais pas - la voix de ma mère sonnait d’une vivacité affectée.

- Maman, si je rentrais quand même ?

- En aucun cas, je t’ai dit ! Ivan a appelé. D’Amérique. Il a réglé sa situation, il a dit. Toi aussi tu finiras par la régler. Ton futur est là où tu es. Ici, tu n’as que du passé.

Les mères savent mieux, me rassurais-je. Mais où était-il ce futur après lequel je courrais depuis tant d’années déjà ?

A Noël j’ai reçu une lettre d’Ivan. De Floride. Ça faisait dix ans que je n’avais eu pas de ses nouvelles. Au début de 1989 il m’avait appelé à Targovichté pour me dire :

- Je ne les supporte plus ceux-là.

J’étais d’accord, car « ceux-là » étaient insupportables. Je ne pense pas qu’à cette époque Ivan avait les mêmes raisons que moi de se plaindre. Son père l’avait sauvé de l’affectation obligatoire de la commission et l’avait aidé à commencer tout de suite à pratiquer dans la clinique ophtalmologique à Varna. Je n’étais pas jaloux, car je savais qu’il était doué et qu’il ferait un bon médecin. Pourtant Ivan aussi étouffait dans ce pays. Lui aussi se dressait sur la pointe des pieds pour voir ce qui se passait de l’autre côté. J’ai appris tout cela plus tard. Après son coup de fil pour m’annoncer qu’il ne pouvait plus supporter « ceux-là », il a disparu. Deux versions circulaient à ce sujet. La première disait qu’il avait pris l’avion pour Cuba et sauté au Canada pendant l’escale, suivant la pratique courante. D’après la deuxième, il était monté dans le train pour Viennes, des amis à son père l’avaient aidé ensuite. De toute façon, Ivan s’est montré plus courageux que moi et est parti le premier. Je ne lui en voulais pas de ne pas m’être initié à ses plans. Il ne voulait pas me créer des ennuis en Bulgarie, certainement.

Dans l’enveloppe de Floride il y avait une photo. Ivan, qui avait pris suffisamment d’embonpoint déjà, en chemise aux petits palmiers, montait une biche en bronze, dans un parc. La même petite biche en bronze que celle au Jardin de la mer à Varna, non loin du « Casino », sur laquelle on nous emmenait grimper lorsqu’on était gosses. Il n’y a pas un seul enfant de Varna qui n’a pas été pris en photo sur cette biche. A côté d’Ivan se tenait une énorme Noire, pausant de manière théâtrale un cigare à la main. Tous les deux arboraient des cornes de cerf sur leurs têtes, ornement traditionnel pour les gaillards à Noël. Sur le dos de la photo était écrit : « On leurs a montré qui nous sommes, aux Américains ! Appelle-moi, mon ami. » Il y avait un numéro de téléphone. J’ai composé le numéro. Une voix somnolente et rauque de femme m’a répondu. Peut être la même Noire. D’après mes connaissances en anglais, elle parlait avec un fort accent espagnol.

- Je ne le supporte plus celui-là ! Ne l’appelez plus ici, s’il vous plaît et ne me parlez pas de lui. J’en ai eu ras le bol de ses histoires tristes.

Qu’est-ce qui s’est passé alors ? Il a fui ceux qu’il ne pouvait pas supporter, pour tomber sur une grosse femme qui ne pouvait plus le supporter lui-même. Ivan, Ivan, comment t’appeler, mon ami ?

Nadia est la dernière personne qui est entrée dans ma vie. Je n’ai pas remarqué comment. Peut être, on avait d’abord dîné ensemble et après on s’était embrassés, je ne me rappelle pas. Il ne s’est rien passé de plus que la baise normale, je crois. On se fréquente dans l’espoir d’échapper à la solitude. Comme la plupart des étudiants bulgares, Nadia envisage de rester à Berlin pour toujours. Elle s’est accrochée à moi, comme si je suis le préfet qui pourrait régler son statut pour toujours. Mais je ne peux pas. Je ne sais plus qui je suis, ni qu’est-ce que je peux au fait. Je me suis débattu pendant vingt ans, j’ai étudié et travaillé comme un dingue. Et qu’est-ce que j’ai au bout du compte ? Rien. Un visa allemand pour un an de plus, une petite chambre louée à Berlin, un boulot incertain, pas un seul mark d’économie. Et un fils, pour qui je suis prêt à tout donner. D’où prendre ce tout cependant ?

- Maman, maman - continuait de crier Stéphane, comme s’il voulait énerver Nadia.

Et Nadia avait raison, la maman de Stéphane, ma Brigitte, est folle. Stéphane allait entendre cela toute sa vie durant. Le prendrait-il comme une reproche à mon égard ? Elle a raison oui, mais a-t-elle le droit de le dire ? A mon fils surtout. J’ai fait la sourde oreille d’abord, mais quelque chose s’est mis à tourner dans mon estomac après, on dirait un mixer.

- Qu’est-ce que tu as dit ?

- Rien.

- Comment ça rien, je t’ai entendue.

Nadia s’est dressée debout comme une élève coupable et son visage a rougi jusqu’aux oreilles.

- Je ne voulais pas.

- Elle ne voulait pas! Pourquoi l’as-tu dit, si tu ne voulais pas? Je t’ai bien entendue. Je t’ai entendue ! Prends tes affaires maintenant et va-t-en. Ecoute-moi, écoute-moi bien maintenant - je ne veux plus te voir ! Fous-moi le camp !

J’avais bondi sur mes pieds et les bras déployés comme un coq, je me précipitais vers elle.

- Nikolaï, attends, arrête ! Qu’est-ce que j’ai bien fait ?

- Va-t-en ! C’est mon fils ! Tu n’as pas le droit de parler comme ça à mon fils! Tu n’as pas le droit, tu comprends ? Cela ne te regarde pas de tout comment elle est sa mère ! Parce que je suis sa mère et son père à la fois ! Et lui est ma vie. Tu n’es personne pour parler de la sorte. Va-t-en !

Nadia s’est retournée et a couru vers quelque part, toute en larmes. Comme il avait ressenti que quelque chose n’allait pas, Stéphane s’est mis à pleurer lui aussi. Il a couru pour se coller contre moi.

- Ne pleure pas, mon garçon - je caressais sa petite tête blonde. - Les hommes ne pleurent pas, c’est pourquoi ils sont forts.

Pendant ce temps, un clochard s’est étendu sur l’herbe à côté de nous. Un énorme rat est sorti par-dessous sa veste noire. J’avais entendu que c’était à la mode chez ces types. Le rat s’attachait le plus à l’homme. Ainsi les clochards montraient leur mépris pour les gens normaux. J’ai senti un malaise et des nausées. La bête dégoûtante fourrait son petit museau dans l’oreille du clochard. Stéphane a eu peur et s’est mis à pleurer d’autant plus fort. Il avait serré ma jambe avec ses petits bras et hurlait de toute sa voix. Le trou dans mon estomac se creusait de plus en plus profond. J’avais l’impression que quelqu’un écopait mes entrailles et me les jetait à la figure. Le soleil brillait sous mes paupières, dessinait des ronds bleus et rouges.

« Sache qu’une fois tu mouras, en apparence seulement. Tes proches ne comprendront pas que c’est pas pour de vrai et risquent de t’enterrer vivant. Avertis-les, lorsque tu te mets à mourir.»

N’étais-je pas enterré vivant maintenant ? Je ne peux appeler personne, je suis seul. C’est vendredi, jour de séparation.

 

 

Berlin

23/05/2000

 

Traduit du bulgare par Radostina Alexandrova

 


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