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Ce maudit vogel


Anélia apprit la triste nouvelle le lendemain matin. Le jour d’avant Mme Friedrich avait cherché à la joindre au téléphone pendant tout l’après-midi, pour la lui annoncer, mais Anélia ne répondait pas. Du moins, c’est ce que Mme Friedrich affirmait à 6h30 du matin, lorsqu’elle la rappela. Au début, la somnolente Anélia ne comprenait pas ce qu’on lui voulait, d’autant plus que Mme Friedrich hurlait de manière si effrénée, qu’on croirait que quelqu’un avait oublié de fermer le robinet de sa gorge et de là s’écoulait toute la rouille de ses 68 ans.

Madame Roumiana Friedrich était Bulgare, mariée à un Allemand de l’Ouest. Par la force de ce fait, elle habitait un appartement spacieux à Steglitz, quartier de l’ancien Berlin de l’Ouest, dans la ville déjà réunie. Le simple fait que Roumiana Friedrich s’était mariée non simplement avec un Allemand, mais avec un Allemand de l’Ouest la remplissait d’orgueil idéologique, car le choix d’un Allemand de l’Ouest pour époux témoignait du mépris pour les restrictions idéologiques que Mme Friedrich gardait au fond de son cœur, depuis l’âge de jeune fille. Pour les désireux de fouiner en profondeur dans sa biographie, Roumiana Friedrich soulignait qu’elle avait quitté la Bulgarie un an après la mort de Staline.

La famille Friedrich habitait au premier étage d’un immeuble qui inspirait l’ordre et le calme, depuis l’extérieur. Devant la maison s’étendait un vaste jardin, prenant plutôt les dimensions d’un parc et juste en face de la fenêtre du salon poussait un épicéa, appelé tendrement « notre fighte » par Mme Friedrich. Son époux, Allemand de l’Ouest, avait un bon salaire et une bonne retraite maintenant, étant « beamte », à savoir fonctionnaire d’état, détaillait-elle les raisons de son bonheur. Et être fonctionnaire d’état en Allemagne de l’Ouest était « eh !- eh ! ». Se trouvant dans des conditions si favorables pour chaque ménagère, Mme Friedrich se sentait obligée d’aider les jeunes Bulgares. D’une façon générale, elle soutenait la thèse qu’après les changements politiques survenus, les Bulgares devaient être aidés, elle appelait cela son « pflicht patriotique », traduit par « devoir ». C’est à cause de ce pflicht que Mme Friedrich était entrée en contact avec Anélia, 23 ans, étudiante à Berlin, très mince, mais déterminée et appliquée dans les études. C’est ainsi que Mme Friedrich la jugea dès leur première rencontre. Anélia reçut l’offre de faire le ménage chez les Friedrich une fois par semaine pour 40 marks, qui tout compte fait, représentait 5 marks par heure de moins, comparé au tarif pratiqué par les familles allemandes dans la ville. Mais puisque c’était du travail au noir, Anélia n’avait pas la parole. Elle se devait d’en savoir gré pour cela même, parce que, comme disait Mme Friedrich, « en Bulgarie les intellectuels étaient toujours mal traités » et à Berlin il n’y avait pas un grand choix. Avec le soupir « n’est-ce pas que nous sommes des Bulgares, nous devons nous aider » le marché fut conclu.

Ainsi Anélia commença à visiter la maison à Steglitz tous les mercredis matins. A ce moment, l’époux-beamte était déjà sorti pour sa promenade matinale régulière, ou bien s’y dirigeait et échangeait au plus, dans le corridor, un sec, mais poli « guten tag » avec Anélia.

Anélia haïssait cet appartement, quelquefois elle regrettait même qu’il fût ménagé par la fureur des bombes alliées. Elle le haïssait pour une raison particulière de plus - étendant ses rêves vers le futur, elle les voyait s’arrêter et la placer dans une maison identique, qui inspire l’ordre et le calme depuis l’extérieur. Mais ce n’était pas pour demain. Plus que l’appartement lui-même, Anélia ne supportait pas les sermons de sa maîtresse. Malgré l’heure matinale, Mme Friedrich accueillait la fille dans une humeur fraîche, comme pour le café de l’après-midi. Habillée impeccablement en pantalon beige et pull-over de mohair de la même couleur, elle suivait Anélia de pièce en pièce. S’appuyait au cadre de la porte et y restait figée comme un tableau, le temps que le sol soit soigneusement passé à l’aspirateur et à la serpillière et les meubles délivrés du poids de la poussière domestique. Si par hasard Anélia omettait quelque chose par distraction, disons le globe terrestre, placé qui sait pas pourquoi sur la table de nuit, tout près du lit de Mme Friedrich, juste à côté de sa tête, avec la toute petite, à peine visible Bulgarie tournée vers l’oreiller, Mme Friedrich instruisait d’une voix basse, mais ne tolérant aucune réplique : « Vous, les Bulgares, devez apprendre à mener à bout tout travail déjà commencé. Maintenant reviens en arrière et nettoie le globe ! C’est pourquoi vous êtes dans le pétrin, parce que vous finissez tout à moitié. » Lorsque les cinq plus petites pièces brillaient de propreté et venait le tour du salon, Madame relâchait son corps, assez ferme pour son âge et s’affalait dans son « sessel », ou fauteuil. A partir de ce sessel commençait le discours patriotique, considéré comme une part de l’éducation patriotique que Mme Friedrich devait à Anélia, partie intégrante du pflicht patriotique de Mme Friedrich elle-même : « L’été dernier, quand j’étais en Bulgarie, j’ai discuté longuement avec les gens ordinaires - s’engageait-elle dans ses souvenirs. - Que font les gens ordinaires en Bulgarie ? Ils se plaignent. Ça fait 10 ans qu’ils n’arrêtent pas de se plaindre. Et personne ne songe à retrousser ses manches, à s’aider lui-même, à entreprendre quelque chose... Qu’en pensez-vous, Anélia ? - d’ailleurs Mme Friedrich ne s’intéressait pas de tout de ce que pensait Anélia, car sans attendre la réponse, elle poursuivait - les gens en Bulgarie ont oublié de travailler, sont devenus paresseux, pourvu que vous échappiez à la paresse bulgare, ma fille. Ils prétendent de ne pas avoir de quoi manger, des sottises. C’est nous qui nous n’avions pas de quoi manger, dans le temps. » A cet endroit Mme Friedrich se lançait dans des descriptions minutieuses du Berlin de l’après guerre.

Sa phrase préférée qu’elle prononçait à chaque fois avec engouement était « Comment on portait les briques, ah ! comment on portait les briques ! » Anélia se doutait bien que Mme Friedrich elle-même, ait jamais porté des briques et que derrière cet « ah ! » au milieu, elle dissimulait les passages obscurs de sa biographie, voire même qu’elle réarrangeait sa biographie suivant l’occasion, mais n’osait pas exprimer ses doutes, car en l’occurrence, les 40 marks importaient plus que toute vérité. D’autant plus qu’elle s’en contrefichait de Madame. « L’esprit bulgare est perdu, s’est éteint - continuait Mme Friedrich - et où en sommes-nous maintenant, c’est à nous les expatriés de le sauvegarder. Je dis aux enfants dans les rues à Sofia « Chantez-moi l’hymne bulgare » et ils se taisent. Ne le savent pas. Ne l’avaient pas encore appris à l’école. Nous commencions les classes avec l’hymne à l’époque, mais de nos jours - une éducation de rien, un temps de rien. » 

Mme Friedrich jonglait savamment avec son appartenance bulgaro-allemande. Et se positionnait toujours du côté avantageux, l’essentiel était de ne pas perdre le fil patriotique. Parce que si jamais on le perdait, on devenait un vaurien dans un temps vaurien et Mme Friedrich ne souhaitait pas de tout cela, car son pflicht patriotique l’appelait à sauver la Bulgarie. « Ici aussi la bonne immigration s’est dispersée. Berlin s’est réuni et les Bulgares se sont divisés en Occidentaux et Orientaux. Je suis avec l’Occident, moi... C’est la faute aux hommes riches, ils étaient deux, se sont disputés et ont scindé la communauté en deux. En Bulgarie ou à l’étranger, les Bulgares craignent la liberté, elle les opprime, les aigrit, les dresse les unes contre les autres » - à cet endroit Mme Friedrich se levait du sessel, écartait ses jambes en position défensive et soulevait ses mains l’une contre l’autre, les doigts crochus, on dirait des oiseux rapaces prêts à l’attaque. « Ça fait tant d’années que nous n’avons pas d’église bulgare ici et que nous allons allumer nos cierges chez les Grecs. » Ainsi épuisée par la honte de s’incliner devant les Grecs, Roumiana Friedrich se déversait de nouveau dans son sessel.

Ce mercredi, à cet endroit précis du discours obligatoire, Anélia tendit sa main vers la petite écuelle aux grains de l’oiseau de Mme Friedrich. La cage était placée sur une petite table spéciale à côté de la fenêtre du salon. Pour Anélia c’était une petite bête jaune, écoeurante et enrouée, vouée uniquement à salir et à compliquer sa vie. Mais pour Mme Friedrich ce vogel, autrement dit cet oiseau, était la plus magnifique des créatures, qui seule pouvait la comprendre, la consoler par son doux chant et ensoleiller ses journées. C’est à ce moment donc, qu’Anélia tendit sa main vers l’écuelle aux grains du vogel et, on ne sait pas comment, la renversa. Les innombrables grains minuscules se précipitèrent par terre en roulades, glissant sur le parquet déjà poli et leur sifflement se répandit dans la pièce comme un éclat de rire malicieux. Le vogel pépia mécontent.

« Cela ne devait pas arriver, ma fille. Je suis désolée que votre temps se soit écoulé et que vous soyez obligée de travailler des heures supplémentaires pour ramasser les grains, mais je ne vois pas de meilleur moyen pour vous, que celui offert par le destin, de prouver l’endurance et la persévérance du caractère bulgare. Au boulot, ma fille, accomplissez votre pflicht patriotique envers ma maison bulgare, sinon que dirait mon époux à son retour. Et bien, il dirait que je ne dois plus jamais rendre service aux Bulgares, c’est ce qu’il dirait. » Ensuite Mme Friedrich expliqua à Anélia qu’en tant que vraie Allemande, elle ne pouvait pas devenir témoin du travail supplémentaire non rémunéré et préférait sortir. Toutefois, il fallait fixer le prochain rendez-vous d’abord. C’était clair que ce serait le mercredi prochain, mais Mme Friedrich sortit de façon rituelle un agenda bleu aux galons rouges, dans lequel sa vie était organisée par journées et par heures. Elle notait une occupation pour chaque heure, probablement afin de ne pas laisser de place libre à la mort, était persuadée Anélia. Encore une fois, le nom d’Anélia fut inscrit le mercredi de 7 à 11h, le temps pour l’éducation patriotique. Mme Friedrich sortit et laissa Anélia seule avec le vogel.

Anélia se mit à genoux au milieu des grains éparpillés.

- Cui-cui ! - se moqua l’oiseau.

Anélia réussit à remplir sa paume de grains et à les verser dans la petite écuelle. L’oiseau ricana de nouveau. Alors la fille se dressa devant lui, remplit ses poumons d’air et entonna :

- Ma douce patrie, tu es...

- Cui-cui... - tenta de faire mieux l’oiseau.

- Un paradis sur terre...

- Cui-cui-i-i-i - s’efforçait l’oiseau, gonflant le plumage et déployant ses ailes, comme s’il allait exploser d’orgueil ou d’autre chose...

- Ta beauté et ta grâce, ah !.... - Anélia s’arrêta un instant, surprise d’avoir découvert son « ah ! » à elle. Derrière cet « ah ! » elle pouvait dissimuler tout ce qu’elle ignorait ou dans quoi elle refusait de croire, tout comme Mme Friedrich.

- Cui ! - l’invita l’oiseau.

-..elles n’ont pas de frontière ! - termina-t-elle, se pencha et se remit à ramasser méticuleusement les grains l’un après l’autre, jusqu’à ce qu’ils furent de nouveau tous dans l’écuelle. L’oiseau n’arrêtait pas de pépier. Se cognait étourdi dans la cage, continuait de battre des ailes et de pousser ses gazouillis répugnants. Tiens donc, ce que la force de l’hymne a fait avec l’oiseau, se dit Anélia, avant de partir, elle avait raison Mme Friedrich, cette chanson devait être enseignée, connue et chantée.

Le lendemain matin, Mme Friedrich réveilla Anélia à 6h30. « Qu’avez-vous fait, Anélia, - criait-elle dans l’écouteur - der vogel ist tot » - ce qui voulait dire « l’oiseau est mort », se traduisit Anélia. « Que dira maintenant mon mari l’Allemand, que je devrais vous renvoyer, il dira. Et je l’écouterai, car il a raison pour les Bulgares », conclut Madame.

Ah ! vogel, oiseau maudit, c’était ça ton patriotisme, apostat national, mourir au moment où je dois payer mon loyer, se dit tristement Anélia.

 

Berlin

28/11/2000

 

 Première parution dans le journal Literaturen vestnik (Journal littéraire)

 

Traduit du bulgare par Radostina Alexandrova

 


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