Johann

na bylgarskiin English

Sur le petit jardin défunt, la soirée
Fait flotter sa chevelure de geai.
Johann entrebaille le portillon,
Scrute la rue déserte
Et, soudain, franchit le seuil de bois.

Eplorée, sa femme
Lui tend à bout de bras l’enfant.
Mais, sous la pâle lueur lunaire,
Dans le silence qui s’apesentit,
Il s’en va; c’est le désert.

Longtemps elle l’accompagne des yeux
Rêveuse, regard au loin,
Le vide alentour demeure somnolent
Alors que seule sa bouche pâle
Murmure sans répit: " Johann, Johann!"

Et cependant, Berlin couvert d’une couche fine de givre,
Tacheté de bleu lunaire, d’argent,
Retentit soudain d’un premier coup de feu,
Que l’écho dans son vol dément
Reprend pour déchirer le silence engourdi.

Après, voici un second, un troisième qui éclate ;
Couvert de neige, Berlin frémit d’effroi.
La nuit s’emplit de pétarades, de cris;
Les flammes la lèchent d’une langue écarlate
Qui brille sur les toits comme un rubis...

Aux barricades Johann est inconnu
Et aujourd’hui il le demeure encore.
Près d’un vieillard blanchi sous le harnais,
Pâle dans le froid qui mord,
Il fond son tir à la tempête de sang...

Les cadavres s’entassent sur des cadavres;
Dans le froid mortel, l’orage tonne;
De taches vermeilles se couvrent les cottes bleues,
Et dans les yeux, un cri se fige, alors que plus d’une dextre
Serre le fusil qui fume encore.

Derrière les murs d’en face,
Fulmine le visage des mitrailleuses,
Et des hussards le flot veritgineux avance;
Les salves suivent aux salves,
Et la mort à tire d’ailes plane, immense.

Aux barricades, Johann est seul.
Le vieux à barbe blanche râle ;
Eclaboussé de sang, il se soulève à peine,
Et aux hussards que cachent la fumée, le sang,
Il crie en expirant : "Arrière! Arrière!"

Tenant la carabine bien serrée,
Johann leur fait l’accueil du feu et cire :
"Allez, venez, c’est le visage de pierre
que j’attendrai vos baïonnettes frapper mon cœur !
Venez, vous autres, criminelle engeance !

Insensés ! Chaque goutte de sang que vous versez
Engendre des milliers de combattants.
Déjà le fatidique douzième coup abat sa hache,
Marquant la fin d’un pouvoir criminel !
Allez ! Venz ! Venez donc, lâches !"

Des rangs de l’ennemi, alors,
Une voix sifflante d’ivrogne répond, rageuse ;
"Tais-toi ! Et haut les mains, rejeton d’esclaves!"
Mais grand, aussi grand qu’un géant :
"Haut, le front!" crie pour toute réponse Johann.

Une salve en est la réplique.
Il s’écroule auprès du vieux à barbe blanche.
Les hussards se lancent à l’attaque.
L’un d’eux, apercevant son visage blême,
D’un coup de crosse lui fracasse le crâne.

Berlin sombre sous la brume, le givre,
A l’heure de l’aube bleue, naissante;
Alors que dans sa misérable hutte
Une femme, à chaque sourde explosion,
Fond en larmes amères.

Serrant au sein son enfant en bas âge,
Elle attend, regard perdu dans le lointain.
Dehors règnent le vide, la mort.
Sourdement, ses lèvres pâles mêlent alors
Aux larmes son nom : "Johann! Johann!"

1921


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