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Je suis Bulgare


- C’est bête de s’appeler Ivan, non?

Ivan roule sur moi ses grands yeux noirs et je détourne mon regard, car je ne sais pas quoi lui répondre. C’est vraiment bête, me semble-t-il. Ivan a 16 ans, étudiant dans un des lycées de la capitale et mulâtre.

- Mais ma mère et mon père disent que c’est pour mon bien.

Ivan appelle maman et papa la famille qui l’amène d’un orphelinat, onze ans auparavant. Il ne connaît pas ses vrais parents.

- Qu’est-ce que tu te rappelles de l’orphelinat ? - je détourne la conversation.

- J’avais si faim, que je ne sentais plus la faim et j’avais toujours froid. Et encore - les autres enfants venaient me toucher et examinaient leurs doigts après, pour voir s’ils ne s’étaient pas salis. Moi aussi j’allais vers eux en faisant la même chose et ils pensaient que je voulais laisser des traces noires sur leurs visages.

- Tu en étais vexé ?

- A cette époque non. Je pensais que c’était un jeu.

- Quand est-ce devenu sérieux ?

- Lorsqu’on apprenait les continents à l’école, en CM2, je crois.

Il n’avait pas oublié l’horreur des classes de géographie. Lors de la première leçon sur l’Afrique, on l’avait utilisé comme support de cours. Le lendemain il ne voulait pas revenir à l’école, il n’osait pas dire à la maison non plus. Ses parents lui expliquaient tous les jours qu’il ne devait pas avoir honte de sa peau plus mate, tant mieux s’il était différent des autres, qu’ils l’avaient choisi exprès tel à l’orphelinat, pour son propre futur à lui et, somme toute, qu’il devait s’en ficher de tout cela. Facile à dire. Comme il n’avait pas trouvé un moyen d’échapper au cours de la géographie, il avait éclaté en sanglots devant sa mère, lui racontant tout. Et il avait été dispensé de classes « pour des raisons médicales » jusqu'à la fin des cours sur l’Afrique.

- Lorsque tu apprends l’histoire bulgare, penses-tu qu’il s’agit là de ton histoire ?

- Veux-tu dire que mon histoire c’est Michael Jackson?

- Et bien...

- Personne en classe n’est sûr que ce soit son histoire. Ce n’est qu’une leçon à lire et apprendre à raconter, d’ailleurs c’est pas mon truc. Une fois, toujours en CM2, on étudiait les troupes de haïdouks sous le joug, celles qui devaient libérer la Bulgarie des Turcs. A cette époque mon père m’interrogeait sur les leçons à la maison. Et je lui disais comme c’était écrit dans le manuel, que ces troupes étaient formées de Bulgares se refusant d’être des raïas. Des balivernes - a rétorqué mon père, c’étaient les idéalistes des tavernes. Je n’ai pas compris ce que cela voulait dire, mais j’ai retenu l’expression. J’ai une superbe mémoire, tu sais. Le lendemain, la maîtresse demande qui étaient les membres du comité central révolutionnaire bulgare. Je lève la main et je dis - les idéalistes des tavernes, Madame. Elle a piqué une colère : « Tais-toi, tu n’as pas de sang bulgare dans tes veines ! » Je me suis tu, car, honnêtement, je ne savais ni ce qu’étaient les idéalistes des tavernes, ni quel sang coulait dans mes veines. Mais était-il possible que mon père me soit menti ? Et pourquoi donc ?

Toutefois, cette dernière question lui vient à l’esprit avec retardement. Après le scandale à l’école, il rentre à la maison fâché contre son père. S’empare de son téléphone portable et le claque par terre. Pourquoi m’as-tu menti, parce que tu n’es pas mon vrai père, n’est-ce pas, parce que tu voulais que je m’expose, pour que tu aies un prétexte de te débarrasser de moi, parce que toi aussi, tu as honte d’élever un Noir, parce qu’on te montre du doigt toi aussi, tous les enfants à l’orphelinat étaient blancs, j’étais le seul différent, il n’y a pas tant de mulâtres en Bulgarie, pourquoi m’as-tu choisi moi, le black, pour que tu exerces tout ton pouvoir sur moi, n’est-ce pas... Une ambiance lourde s’installe dans la maison d’Ivan. Sa mère lui avait raconté que petite, elle avait beaucoup pleuré en regardant « La case de l’oncle Tom ». Elle cherchait donc quelqu’un pour qui avoir de la pitié, quelqu’un sans protection comme lui-même, pensait Ivan. Il dit à ses parents que puisqu’il est Noir, donc paresseux, il n’irait plus à l’école. Il les rend fous. Traîne au lit, écoute Bob Marley et couvre les murs de sa chambre de posters de Michael Jordan, Michael Johnson et Morris Green.

- Maintenant je sais que j’avais tort. Un an plus tard, j’ai demandé pardon à mon père. Nous sommes pareils lui et moi, j’ai peut être été esclave, mais lui aussi a été raïa. Tiens, je l’ai bien dit (il rit). Je sais déjà aussi qui sont les idéalistes des tavernes.

- Qui sont-ils ?

- Ceux qui considèrent que les gens doivent être égaux.

Mais il n’y avait pas d’égalité à l’école. Tout petit il sentait l’appui des personnes adultes, elles étaient gentilles avec lui. Il se disait alors qu’une fois qu’il serait grand et qu’il entrerait dans leur monde, toutes les différences allaient s’estomper, mais voilà qu’à présent la menace venait des adultes. Le harcèlement avait continué au lycée. Il avait beau obtenir des notes excellentes en littérature bulgare, son professeur d’économie le grondait régulièrement de ne pas parler correctement bulgare. En dépit de tous ses efforts et performances, « les Bulgares » trouvaient toujours un moyen de lui montrer que sa place n’était pas parmi eux. Il avait même essayé de leur faire des yeux doux.

- Je cours et je saute mieux que tous mes camarades. Quelquefois, je les laissais me battre. Mais ils croyaient qu’ils le pouvaient pour de vrai et que ce n’était que de leur propre mérite, sans comprendre que je leur faisais cadeau. Un jour, quelqu’un m’a lancé que ma vraie mère était Tzigane. C’était peut être vrai.

Et là, il avait découvert les Tziganes. Cette fois c’était lui dans le rôle du protecteur. Il grandissait vite et ses vêtements lui rapetissaient.

- J’ai ramassé quelques uns, je suis descendu à la poubelle devant la maison et j’y ai jeté un débardeur rouge troué. Et j’ai attendu. Deux petits Tziganes arrivent et souhaitent le récupérer. Au début, je vois qu’ils ont peur de s’approcher, ils me regardent... Je leur dis : je vous le donne ce chiffon. Et ils me répondent : « Grand frère, en as-tu encore, hein, grand frère ? » Personne d’autre ne m’appelle grand frère. On dirait que les Bulgares craignent de le faire pour qu’on ne devienne pas famille. Mon cœur se remplit de joie quand on m’appelle comme ça.

- Et comment ça se passe à l’école ?

- Je me débrouille. Moi, personnellement, les bonnes notes je n’en tiens pas trop, mais je vois que ma mère et mon père en sont contents. C’est pourquoi...

- Peux-tu réciter pour toi-même « Je suis Bulgare » ?

Ivan hausse les épaules.

- Sûrement - dit-il, mais à contrecœur.

- Qu’est-ce que tu rêves devenir ?

- Américain.

- Mais on frappe les Noirs là-bas - je réplique et l’instant d’après je réalise mon énorme bêtise, mais c’est trop tard. La rougeur grimpe sur mon visage.

- Tu sais, Ivan, à l’école, lorsqu’on m’interrogeait, je devenais toute rouge et mes camarades me surnommaient le radis...

- Moi, on m’appelle la banane noire - dit Ivan et me tend sa main, pour me tirer de la situation gênante.

Son sourire brille en face.

 

 

Première parution dans le Quotidien Dnevnik, 24/09/2001

 

Traduit du bulgare par Radostina Alexandrova

 


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