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Les choses terrifiantes une fois vécues, ressemblent toujours à un film


La chambre est petite. Il y a un lit, une table basse, un placard, une chaise et un téléviseur. A l’écran, les tours jumelles du World Trade Center s’écroulent implacablement, à des intervalles égaux. Le monde n’est plus pareil, disent les commentateurs à la télévision. Les valeurs traditionnelles de la civilisation occidentale, le XXème siècle lui-même, s’écroulent sous nos yeux et le XXIème s’annonce avec une guerre insoupçonnée, poursuivent-ils.

Assene Ranguelov, âgé de 96 ans et propriétaire du restaurant « Tzarévetz » situé au centre de Vladaïa, est assis devant la télé, en pyjama et avec une couverture de laine des Rhodopes jetée sur ses épaules.

- Qu’est-ce qui se passe là ? - je hausse ma va voix en face. - Tu comprends ce qui nous arrive ?

- Ce qui doit arriver, arrivera à toi - me répond-il. Je représente le passé.

Assene Ranguelov est né en 1906 à Vladaïa. En 1920, lorsqu’il a 14 ans, son père et lui obtiennent une licence de restauration du gouvernement de Stamboliiski. Louent un local et ouvrent la taverne connue sous le nom de « L’ancienne auberge ».

- Lors du soulèvement des soldats, l’auberge a été séquestrée pour servir d’état major de Raïko Daskalov. C’était un seul local, long. Je dormais au fond, derrière un petit rideau. Ça faisait un grand vacarme. Plus tard, le roi Boris lui-même visitait l’auberge, seul, sans escorte, il laissait son cabriolet à deux roues dans la cour et se dirigeait vers la montagne.

En 1927 Assene Ranguelov est mobilisé dans l’armée. Sous le même roi, dans sa compagnie de garde.

- La nuit les courtisans couraient après les putes et le lendemain c’était toujours la faute aux soldats, s’ils avaient brouillé les affaires. Depuis, ça se passe toujours comme ça dans cet état.

Le temps passé dans la garde a aussi ses côtés positifs - les soldats sont payés en raison de 600 anciens leva par mois. La plupart gaspillent leur argent comme leurs supérieurs, mais Assene Ranguelov est économe et avec ce qu’il met de côté, il ouvre un deuxième restaurant à Vladaïa, cette fois sans la participation de son père.

- Je l’ai fait entièrement à crédit. Mes clients étaient les tailleurs de pierres des carrières de Vladaïa. Ils n’étaient pas payés régulièrement, mais venaient et buvaient à crédit tout, jusqu’au dernier sou. Je descendais alors à Kniajévo, une dame-jeanne de vin dans une main et une d’eau-de-vie, dans l’autre. J’allais voir quelqu’un au Conseil administratif de la Banque populaire de Kniajévo et j’implorais des crédits, les larmes aux yeux. On me donnait.

Aujourd’hui ainsi, demain ainsi, peu à peu Assene Ranguelov s’enrichit et entre lui-même dans ce Conseil administratif. Il est là sur une photo - costumé et le torse bombé, déjà sans larmes, mais avec un éclat fier dans les yeux. Ranguelov rêve d’un restaurant plus grand. Aussitôt dit, aussitôt fait. Le projet est longuement parachevé et la construction s’étale de 1936 jusqu’en 1941.

- J’ai emprunté de nouveau de l’argent. A un Juif - Pécho Echkenazi, il est parti en Israël en 47.

Restaurant « Tzarévetz » se met à travailler à pleine capacité. Les sofiotes aiment le fréquenter. Surtout durant les randonnées de fin de semaine. Pendant la guerre, ce sont les Allemands qui s’y installent.

- Le regard vitreux, ils disaient pour toute chose « danke » et « bitte ». Ne faisaient rien sans « danke » et « bitte ». Je ne comprends toujours pas comment ces gens, si bien élevés, ont détruit le monde. Calmes et posés, ils réglaient leurs notes. S’il leur arrivait de stationner un camion dans ma cour même, ils payaient toujours.

Les Allemands ne sont pas amateurs de l’eau-de-vie bulgare, ils commandent de la bière et des escalopes viennoises. La période la plus propice pour les grillades traditionnelles bulgares est le temps des bombardements. Les sofiotes se réfugient à Vladaïa. Un temps horrible et incertain, mais la meilleure façon de contrer l’horreur s’avèrent les croquettes de viande grillées et le vin blanc.

- Quand est-ce qu’on a annoncé à la radio que les troupes soviétiques étaient à la frontière et quand est-ce qu’elles sont entrées dans mon restaurant, je n’en sais rien. Je n’ai pas eu le temps de me retourner et les voilà qui s’asseyaient à table et tapaient des poings dessus. Ils ne buvaient pas d’eau ceux-là. Et se servaient de tout, comme si cela leur appartenait.

L’occupation russe change tout, y compris le style de service de « Tzarévetz ». Les verres européens de 20 grammes sont rangés dans la cave, remplacés par les verres de 100 grammes.

- Même eux, ils ne reconnaissaient pas et versaient dans les verres d’eau.

Les Russes chassent Assene Ranguelov de son restaurant et le transforment en infirmerie.

- Un temps sanglant est venu.

Après le retrait des troupes soviétiques, il récupère le restaurant qui reprend son activité, jusqu’en 1947 seulement. Le pouvoir populaire met en place alors une coopérative qui engloutit le restaurant de Ranguelov. Les premières années on lui verse un loyer minimal en contrepartie, plus tard on le suspend.

- C’était la famine. J’ai été pauvre avant, mais jamais à ce point. J’avais honte, car je n’avais pas assez d’argent pour acheter des chaussures à mes filles. Elles n’avaient qu’un seul manteau, seule celle qui sortait dehors le mettait. Heureusement que mon ami Echkenazi d’Israël était là, encore une fois. Il nous envoyait des colis avec des vêtements d’occasion. Et des oranges. De grosses oranges de couleur vive. Personne à Vladaïa n’en avait vu pareilles. Nous lui envoyions des tomates rouges de Vladaïa. Oranges vers ici, tomates vers là.

Assene Ranguelov est social-démocrate de conviction, mais refuse d’adhérer au parti communiste. Ce refus déclenche la grande terreur.

- Il y avait une vermine, on la surnommait le Pantalon. Il est venu une fois me voir et m’a dit « Assene, quelques habitants de Vladaïa sont partis déjà, c’est au tour de toi maintenant ». L’un des clients l’a entendu, communiste, mais un homme bien. Il a rattrapé le Pantalon dehors et a échangé quelques mots avec lui et le Pantalon a disparu pendant quelque temps. Je me suis soi-disant calmé en apparence, mais la peur me rongeait de l’intérieur. Et une nuit ils sont venus me chercher, m’ont embarqué dans une jeep militaire, il y avait d’autres personnes dedans, je ne les connaissais pas, en plus, il faisait noir et on n’y voyait pas bien. On est partis dans une direction inconnue. A un moment, la voiture s’est arrêtée, le chauffeur voulait se soulager. Je ne sais pas comment, mais j’ai sauté dehors. J’ai dit à un des garçons aux fusils « J’ai un peu d’argent dans ma poche, je te le donne, si tu me relâches ». Il a réfléchi un instant et a dit « Donne et sauve-toi ». Cet argent n’était pas rien pour moi, je l’avais économisé pour mes filles, mais j’ai mis la main dans ma poche, je l’ai donné et pendant que l’autre regardait autour de lui, j’ai sauté dans les buissons. Je me suis acheté la liberté ainsi, car ceux avec les fusils ne voulaient pas de bonne foi, mais de l’argent. Le chauffeur est revenu, la jeep a démarré et moi je ne savais pas où je me trouvais. J’ai pris le chemin de retour. Je suis rentré à la maison à l’aube. Je me suis couché et j’ai dormi toute la journée. Je n’ai rien dit à ma femme, ni aux enfants. Maintenant quand je raconte cela, on me dit que je raconte un film. Les choses terrifiantes une fois vécues, ressemblent toujours à un film. Pour toi aussi, peut être, c’est du cinéma, mais pour moi c’est la vérité pure et dure.

Lorsque la coopérative s’approprie le restaurant, Assene Ranguelov est nommé gérant salarié, ensuite il devient buffetier et à la fin, serveur.

- Un tas de gens ont construit des maisons grâce à mon restaurant. Mais à force de les voir comment ils géraient le tout, je me disais « Ils vont faire faillite, ils volent tellement qu’ils finiront par faire faillite, pour sûr ». A l’époque on ne me croyait pas, mais j’avais raison. Ils ont fait faillite. N’est-ce pas ?

Dans les années 70, on veut le faire vendre son restaurant. Tous les documents sont prêts, on n’attend que sa signature. On lui offre 15 000 leva.

- Quand elles ont entendu, mes filles ont dit « Papa, signe, ce sont deux appartements ». Je leur ai dit - si je signe, je signe mon arrêt de mort. Comment pourrais-je vendre ma vie, voyons !

Et il ne signe pas. C’est pour cela qu’après la faillite de la coopérative, c’est-à-dire, du système, il réussit à récupérer vite « Tzarévetz ». Au grand étonnement de la famille, il sort de ses caches tous les documents du restaurant - actes notariés, inventaires des chaises, des tables et même des petits verres, tout y est inscrit tel qu’il était, il gardait même la vieille enseigne, accrochée dehors avant. Il lui fallait, tout de même, rembourser certaines « améliorations » apportées, tels 2 frigidaires, mais ce sont des petits soucis, comparé à la grande joie d’entrer dans sa propriété privée en tant que propriétaire et non en tant que salarié.

- Tu as commencé avec l’argent royal - je dis - et te voilà aujourd’hui arrivé à l’époque du roi-premier ministre. C’est pour du bien ou pour du mal que ta vie soit ainsi encadrée ?

- Si j’étais à la place de l’actuel roi-premier ministre, j’irais faire paître les moutons. Comme si je ne l’ai pas dite, cette dernière chose.

Grand-père Assene tire la couverture de laine pour se recouvrir. Assez de papotage, c’est l’heure de la sieste. Je veux le prendre en photo, il ne permet pas.

- L’histoire est vieille et laide, mais l’homme veut y rester jeune et beau. Tu me demandais pour l’Amérique, n’est-ce pas ? - sa voix faible me rattrape à la porte.

- Oui, dis-moi, qu’est-ce qui va se passer, tu as vécu tant de choses...

- Je n’en sais rien, moi, c’est à toi de te débrouiller maintenant. Et à mon petit fils, car le restaurant reste dans ses mains... Tant que le restaurant vivra, le monde vivra aussi.

 

Première parution dans le quotidien Dnevnik, le 19 septembre 2001

 

Traduit du bulgare par Radostina Alexandrova

 


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